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Non, Benoît Hamon n’est pas la gauche !

Le 13 mai 2018, Libération a publié un entretien avec le fondateur du mouvement Génération.s, Benoît Hamon, avec un titre pour le moins surprenant : « Nous sommes la gauche puisque tous les autres ne le sont pas »[i]. Et l’ancien candidat du Parti « socialiste » à l’élection présidentielle de vite cibler son principal rival : « A l’issue de la présidentielle, il y avait une personne qui se trouvait en situation de rassembler la gauche, qui par le suffrage universel avait la légitimité et l’autorité pour le faire. C’était Jean-Luc Mélenchon. Mais il a décliné cette responsabilité. Il me semble que parmi les dirigeants de son mouvement, ils sont une majorité à penser que la conquête du pouvoir ne passera pas par le rassemblement de la gauche mais par une stratégie populiste. » Ainsi, Benoît Hamon indique que la gauche serait représentée par... lui-même, au point de répondre de manière péremptoire à la question suivante : « Face à cette dualité entre Macron et Mélenchon, comment définissez-vous votre gauche ? » : « Nous sommes la gauche puisque tous les autres ne le sont pas ! ».

Voici donc un homme qui a récolté moins de 6,5% de voix à l’élection présidentielle, qui a refusé de se retirer du premier tour alors qu’il devenait évident que non seulement il allait recevoir une rousse électorale mémorable mais aussi qu’il risquait de faire éliminer la seule candidature de gauche susceptible d’être présente au second tour de l’élection présidentielle – à savoir celle de Jean-Luc Mélenchon, qui décide de créer son propre mouvement sur son seul score à l’élection présidentielle et qui accuse Jean-Luc Mélenchon de suivre une « stratégie solitaire » [ii], qui affirme être lui-même la gauche, au point d’affirmer sans vergogne : « Cette responsabilité du rassemblement, j’entends l’assumer. Parce que j’ai été candidat à la présidentielle et que je reste, alternativement avec Jean-Luc Mélenchon, la personnalité la plus populaire à gauche [...] Moi, je prendrai toutes mes responsabilités. » En termes de « stratégie solitaire », on ne peut rêver mieux...

Mais au fait, qu’entend Benoît Hamon par être la « gauche » ? L’actuel dirigeant de Génération.s, qui rejoue la pièce de la défunte « gauche plurielle » mais ignore l’écrasante responsabilité de l’Union européenne (UE) en termes de destruction des services publics – à commencer par l’actuelle « réforme » de la SNCF [iii] – et du code du travail [iv], livre plus en détail le fond de sa pensée. Bien entendu, nous trouvons des propos intéressants voire convenus : « la transition écologique, la métamorphose du travail, la santé environnementale, la question démocratique » ; et d’ajouter : « tout démontre enfin l’importance de guérir la République des inégalités qui la minent, de prendre garde aux conséquences des dérives autoritaires et liberticides qui frappent toutes les démocraties, la nôtre en particulier ».

Si nous nous arrêtions à ce – très insuffisant et incomplet – constat, cela passerait encore. Mais l’ancien ministre des gouvernements Ayrault et Valls ajoute à sa définition : « Il faut lever des passions positives, que ce soit sur la question écologique, les migrants ou l’Europe ». Nous avons hâte de voir en quoi « l’Europe » est une « passion positive », elle qui passe son temps à : écraser les travailleurs ; remettre en cause le droit de grève en Grèce [v] – où la population est littéralement martyrisée par la « Troïka » composée de la Banque centrale européenne (BCE), le Fond monétaire international (FMI) et la Commission européenne présidée par « Monsieur LuxLeaks » Jean-Claude Juncker, expert en fraude fiscale de grande ampleur [vi] – ; détruire les libertés démocratiques, en témoigne la quasi-interdiction des partis communistes dans les « démocraties postcommunistes » de l’Est ; laisser défiler les Waffen-SS en Lettonie [vii] ; ne pas s’émouvoir de la chasse aux migrants organisée par des milices identitaires (portant un beau blouson bleu avec écrit dessus... Europe !) dans les Alpes [viii] ; ou encore soumettre les souverainetés populaires à l’OTAN, au CETA, au TAFTA ou encore à l’accord de libre-échange passé entre l’UE et le Mercosur [ix] – favorisant au passage davantage l’exploitation sauvage de tous les petits paysans et agriculteurs européens et sud-américains par les grandes FTN comme Monsanto ; enfin, sans doute au titre de l’« Europe de la paix », courtiser le gouvernement grossièrement pronazi de Kiev et mettre en place à coups de milliards une armée européenne inféodée à l’OTAN pour préparer une prochaine guerre contre le peuple russe.

Benoît Hamon complète dès lors son propos : « Comme homme de gauche, je reste un internationaliste et je pense que la coopération entre les peuples, c’est mieux que la compétition tous azimuts. Donc l’idéal européen reste le mien. » Si Benoît Hamon est, comme il le prétend, « internationaliste » et favorable à la « coopération entre les peuples », qu’il rompe avec l’UE supranationale qui est contraire à l’internationalisme puisque niant les souverainetés populaires afin de se placer au-dessus de ces dernières, dans une perspective jupitérienne que l’ancien « frondeur » – mais pas au point de faire tomber le gouvernement lors de l’adoption de l’odieuse loi El Khomri-Macron-Valls-Hollande-Gattaz-UE en 2016 – ne cesse pourtant de dénoncer ! Et Benoît Hamon d’enfoncer le clou en ressortant une vieille antienne annihilant toute tentative de constituer un rapport de forces radical avec l’UE pour mener une politique de gauche : « Partagerons-nous la même bannière qu’EE-LV ? Je l’espère, car nous avons 95 % en commun : nous sommes européens et fédéralistes ». Comprenez donc : hors de l’UE – où n’existe pourtant pas un peuple européen, hors de la dissolution de l’Etat-nation dans les « Etats-Unis d’Europe » souhaités par le MEDEF (car c’est cela que signifie le mot « fédéralisme »), point de salut !

Mais plutôt que d’opérer ce virage internationaliste, Benoît Hamon prend des accents mitterrandiens – quand l’ancien Premier secrétaire du Parti socialiste affirmait déjà en 1978 : « L’Europe sera socialiste ou ne sera pas » [x] ; nous apprécions le résultat 40 ans après... – et se lance alors dans un traditionnel discours aveugle : « Avec le « Printemps européen », la nouvelle alliance européenne progressiste et écologiste que nous avons constituée avec Yánis Varoufákis, nous défendons un seul et même projet dans toute l’Europe. Notre message, c’est « Hope is back » [in English, please !] (« l’espoir est de retour »). » Cette « nouvelle alliance européenne progressiste », qui n’est que la formule 2018 de l’éternelle fable de « l’Europe sociale », se veut ambitieuse : « Nous devons impérativement répondre à la crise démocratique qui sévit en Europe en mettant en place un processus de convention démocratique afin de réviser l’architecture européenne (donc les traités), en y associant les citoyens européens et les corps intermédiaires. » Faut-il rappeler à Benoît Hamon que la révision de l’architecture européenne ne peut avoir lieu qu’après accord unanime des États puis des parlements nationaux (soit 54 accords !) ?! Avec qui Benoît Hamon compte-t-il réviser des traités dont les premiers datent de 1951 – sans compter l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) de 1948 inféodée au plan Marshall... – et qui, par essence même, sont profondément ordo-libéraux, capitalistes, atlantistes et anti-internationalistes ?! Benoît Hamon n’est-il pas au courant que 79% des ouvriers, cœur électoral historique de la gauche – et que 65% des 18-25 ans qu’il dit représenter – ont refusé le Traité établissant une Constitution européenne (TECE) le 29 mai 2005 et rejettent en majorité cette UE appliquant l’idéologie capitaliste, impérialiste et atlantiste (CIA) et constituant une véritable machine de guerre antidémocratique, antisociale et anticommuniste ?!

Benoît Hamon ne peut prétendre incarner la gauche en laissant opérer de telles illusions qui font le jeu de l’UE et de son idéologie CIA, mais aussi de « Jupiter » ne cessant de marteler la nécessité d’une « Europe forte », plus « démocratique » et autres fables pour enfants maintes et maintes fois récitées. En réalité, soit cette UE reste profondément inféodée à Washington via l’OTAN, comme c’est le cas aujourd’hui ; soit elle entre dans une stratégie de confrontation (partielle) avec Trump, et l’européisme d’Hamon nous inscrit par avance dans un affrontement inter-impérialiste intercontinental qui est aux antipodes d’une stratégie réellement pacifique et internationaliste – Lénine eût qualifié cela de « social-impérialisme » : socialisme en paroles, impérialisme en pratique ! Au moins Hamon a-t-il le mérite de reconnaître ce qui oppose profondément son mouvement à la France insoumise et plus encore aux mouvements comme le PRCF qui se prononcent pour un Frexit progressiste : « Nous avons un désaccord stratégique car LFI envisage sérieusement une sortie de la France de l’euro et de l’Union européenne » [xi]. Et c’est bien là la barricade fondamentale qui se dresse dans la définition de la gauche : agir au sein de l’UE en faisant croire qu’il est possible de modifier son architecture ou en sortir définitivement, ou du moins mettre en débat la question d’en sortir, pour enfin appliquer une politique réellement progressiste (et, tant qu’on y est, socialiste !), écologique, démocratique et souveraine, en un mot une politique... de gauche.

N’en déplaise à Benoît Hamon : celui le plus à même de rassembler largement sur des bases réellement de gauche – nonobstant les divergences idéologiques et stratégiques au sein même de la France insoumise – car justement « envisage[ant] sérieusement » de créer des conditions pour mener une politique de gauche, ce pourrait être Jean-Luc Mélenchon, surtout s’il refuse d’écouter les sirènes des gauches euro-complaisantes (et donc « prolo-rebutantes ») de Hamon à Besancenot en passant par Pierre Laurent et « Ensemble ». N’en déplaise à Benoît Hamon, la position sur la question européenne est décisive pour se situer à gauche et pour mettre en place une France franchement insoumise à l’UE et en marche vers le socialisme qui, seule, peut « casser le plafond de verre » et mobiliser des millions d’ouvriers, d’employés, d’artisans, de chômeurs, qui ne vont plus voter mais qui s’étaient massivement mobilisés pour dire non à l’UE (car leur rejet visait l’UE très au-delà du seul TECE) en 2005. N’en déplaise à Benoît Hamon, la division est entretenue par ceux qui, comme lui, qualifient de populiste Jean-Luc Mélenchon et tous ceux qui, autour du noyau progressiste traditionnel, veulent construire un très large Front Antifasciste, Patriotique, Populaire et Ecologiste capable d’isoler l’oligarchie. Utiliser sans cesse ce mot « populiste » à des fins de stigmatisation politicienne, c’est au contraire favoriser le confusionnisme avec le FN, comme se plait tant à le faire l’Oligarchie politico-économico-médiatique (OPEM) européiste toute imbibée de l’idéologie CIA la plus réactionnaire qui soit.

Benoît Hamon veut être la gauche ?! Qu’il ait le courage, ne serait-ce que de réfléchir à, voire envisager de, la sortie de l’euro, de l’UE, de l’OTAN (au sein de laquelle il souhaite maintenir la France !) et, in fine, du capitalisme, ce système intrinsèquement exploiteur qui qui ne peut pas être réformé et doit être détruit ! Qu’il ait le courage de faire sienne cette déclaration toujours d’actualité de Jean Jaurès : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène », plutôt que de renvoyer le patriotisme au vulgaire et hideux nationalisme xénophobe et raciste de la droite extrême et de l’extrême droite, et ainsi qu’il comprenne que le drapeau rouge ET le drapeau tricolore s’associent et se complètent pleinement – ce à quoi devrait d’ailleurs réfléchir la France Insoumise (LFI) elle-même qui a fortement limité sa dynamique en milieu ouvrier et populaire en proscrivant le drapeau rouge de ses rassemblements électoraux de 2017. Qu’il ait le courage de dialoguer avec LFI comme le font de manière responsable les camarades du Pôle de Renaissance communiste en France (PRCF), au-delà des divergences et désaccords qui s’expriment de manière franche mais courtoise et sans remettre en cause la volonté d’un large Front antifasciste, patriotique, populaire et écologique pour combattre Macron, le MEDEF, l’UE, l’OTAN et les LR-FN.

Avant même de prétendre incarner la gauche, que l’ancien candidat du Parti « socialiste » se pose ces questions et ne contribue pas davantage à l’affaiblissement d’un rapport de forces déjà trop défavorable à la gauche populaire et patriotique en véhiculant les plus gros stéréotypes qui font le jeu de l’idéologie CIA et de la droite fascisante. Qu’il réfléchisse davantage à la responsabilité de l’ancien Parti auquel il a appartenu et qui a converti la France au capitalisme néolibéral, à la fausse « mondialisation heureuse », à l’atlantisme le plus guerrier et à la dictatoriale « Union européenne » qui jette tous les peuples européens dans une guerre économique de tous contre tous satisfaisant les intérêts capitalistes depuis 1982/1983 ! Qu’il médite également sur cette réflexion que formula Jaurès en 1898 : « Nous savons que dans l’état présent du monde et de l’Europe, les nations distinctes et autonomes sont la condition de la liberté humaine et du progrès humain. Tant que le prolétariat international ne sera pas assez organisé pour amener l’Europe à l’état d’unité, l’Europe ne pourra être unifiée que par une sorte de césarisme monstrueux, par un saint empire capitaliste qui écraserait à la fois les fiertés nationales et les revendications prolétariennes. Nous ne voulons pas d’une domesticité internationale. Nous voulons l’Internationale de la liberté, de la justice et du droit ouvrier. »

Être la gauche ne revient pas à proposer la fausse alternative de « l’Europe sociale » face à une UE originellement et par essence façonnée et structurée par l’idéologie CIA. Être la gauche consiste en revanche au minimum à proposer un rapport de forces posant une franche alternative : « L’Europe, on la change ou on la quitte ! » ; et même, disons-le encore plus clairement, à proclamer comme le fait le PRCF que « pour s’en sortir, il faut en sortir : FREXIT progressiste ! ».

Fadi Kassem

»» https://www.initiative-communiste.fr/articles/prcf/non-benoit-hamon-ne...

[i] L’article est disponible au lien suivant : http://www.liberation.fr/politiques/2018/05/13/benoit-hamon-nous-somme... Les citations ci-après sont extraites de cet entretien, sauf mention contraire.

[ii] Voir l’article suivant : https://www.lexpress.fr/actualite/politique/hamon-appelle-melenchon-a-...

[iii] Voir l’article suivant : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/05/09/31003-20180509ARTFIG0017... Heureusement, pas de risque d’être accusé de « fake news » ou autre « complotisme » avec Le Figaro...

[iv] Sans prendre une liste exhaustive sur ces sujets, signalons pour rappel les articles suivants : https://www.huffintonpost.fr/guillaume-balas/loi-travail-quadruple-ech...;; http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/05/17/31001-20160517ARTFIG00...;; https://www.initiative-communiste.fr/articles/europe-capital/la-loi-tr... Au moins ne pourra-t-on accuser Le Huffington Post de véhiculer des « fake news » « complotistes »...

[v] Voir l’article suivant : http://www.rfi.fr/europe/20180112-grece-greve-services-publics-restric...

[vi] Voir l’article suivant : http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/11/06/20002-20141106ARTFIG0041...

[vii] Voir l’article suivant : https://fr.timesofisrael.com/en-lettonie-des-centaines-defilent-en-lho...

[viii] Voir l’article suivant : https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/migrants/hautes-alpes-des-mil...

[ix] Voir l’article suivant : https://www.marianne.net/economie/qu-est-ce-que-l-accord-ue-mercosur-c...

[x] Lire cet entretient tout à fait éclairant de François Mitterrand avec le chien de garde Jean-Pierre Elkabbach dans lequel l’ancien Président de la République fait croire à l’Europe sociale en... 1992 : http://discours.vie-publique.fr/notices/927006000.html

[xi] Voir le lien suivant : https://www.lexpress.fr/actualite/politique/hamon-appelle-melenchon-a-...


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