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Pax Sinica

Totalement absente des médias français, éclipsée par l'actualité d'une métropole en ébullition face aux coups de matraques d'un pouvoir contre son peuple, reléguée derrière une propagande d'une échelle inédite jusqu'alors visant à maintenir l'illusion d'une victoire à venir de l'Ukraine et de l'OTAN, la révolution diplomatique conduite par la Chine au Moyen-Orient marque l'aurore d'une nouvelle ère qui verra probablement le refoulement de l'influence nuisible de Washington hors d'une région et loin des peuples dont le martyre infligé par l'occident colonial depuis trois-quarts de siècle a suffisamment duré.

Les siècles de paix qu’a connus l’Est asiatique sous domination culturelle, économique et militaire chinoise, notamment lors des dynasties Han (de 206 av. J.-C. à 220 ap. J.-C.), Tang (618-907) et Ming (1368-1644) sont désignés par la formule Pax Sinica. Cependant, si ce terme renvoie à la Pax Romana et à la Pax Americana, toute ressemblance s’arrête là, ces deux derniers termes impliquant des contextes radicalement différents de la situation chinoise : des empires étendus bien au-delà de leurs frontières directes et l’imposition de la paix par la soldatesque. Dans l’histoire de la Chine, les dynasties Han, Tang et Ming sont des empires qui sont globalement limités à l’intérieur des frontières actuelles du territoire chinois. Elles représentent des ères historiques et des aires géographiques de développement humain sans précédent, que ce soit en terme de progrès techniques, d’échanges commerciaux et culturels et d’explorations maritimes.

En 1949, au sortir de la guerre et de l’occupation japonaise, d’un siècle et demie de conflits internes, de pillages coloniaux et de déclin politique qui l’auront maintenu hors de portée de la révolution industrielle, la Chine est parmi les pays les plus pauvres du monde. En soixante-quinze ans, elle se hissera pourtant au rang des trois premières puissances mondiales tout en demeurant jusque là, aussi insolite que ce soit pour des observateurs habitués à une arrogance toute occidentale, dans une relative discrétion sur le plan diplomatique, peut-être par l’entremise d’un cocktail d’humilité et de patience. De cette patience nécessaire face à un fauve mourant, toujours capable de coups mortels dans son agonie.

一带一路

C’est le 7 septembre 2013 que pour la première fois, Xi Jinping fait mention de ce projet, baptisé 一带一路 (yī dài yī lù, une ceinture, une route en français), renommé plus tard Belt And Road Initiative (BRI) ou la Nouvelle Route de la Soie, en référence à l’ancienne route commerciale sous la dynastie Han. Lors de ce discours prononcé à l’université Nazarbaïev d’Astana au Kazakhstan, Xi en trace les contours et surtout énumère ses principes : « partager la paix et le développement tant qu’ils persistent dans l’unité et la confiance mutuelle, l’égalité et les avantages mutuels, la tolérance et l’apprentissage les uns des autres, ainsi que la coopération et les résultats gagnant-gagnant », « faire avancer le développement et la prospérité communs, et travailler pour le bonheur et le bien-être des peuples des pays de la région ». La BRI vise à mettre toute l’Eurasie, mais aussi l’Afrique, le Moyen-Orient et le sud-est asiatique à portée de la Chine et vice-versa, par voie ferrée et maritime. Près de mille milliards de dollars ont été investis par la Chine le long des Nouvelles routes de la soie à des fins de modernisation des infrastructures dans le cadre de la stratégie gagnant-gagnant qui a fait la marque de fabrique d’une diplomatie chinoise du progrès et du développement, notamment sur le continent africain. Non seulement, on ne compte plus la myriade de projets coopératifs entre la Chine et ses partenaires mis en place depuis le démarrage de ce chantier pharaonique, mais il a également favorisé la coopération entre nations voisines, faisant ainsi pendant à la conflictualité, à l’accaparement et à l’esprit de division propre à l’impérialisme américano-occidental dominant le monde depuis l’après-guerre.

UE et EU : les deux faces d’une même pièce

S’excluant de facto de ce projet, les États-Unis le perçoivent comme une volonté hégémonique chinoise (l’hôpital et la charité) et chez leurs alliés ouest-européens, on le considère soit avec indifférence soit avec une circonspection teintée de la crainte de déplaire à la Maison Blanche, à l’instar de la France ou plus récemment de l’Italie qui s’est fait taper sur les doigts après avoir montré un enthousiasme trop poussé pour la BRI et qui depuis l’élection de Meloni envisage son retrait, malgré des accords signés.

Dissimulant mal les caprices infantiles d’une institution plus zélée à se soumettre aux desiderata de Washington qu’à agir dans l’intérêt de ses peuples, l’UE crée un contre-projet et l’illusion qu’elle maîtrise encore quelque chose. En réalité, elle a un mal fou à ne pas sombrer : la déstabilisation de l’Europe centrale et la rupture de ses liens commerciaux avec la Russie orchestrés outre-Atlantique sont autant de manoeuvres qui cherchent à l’affaiblir tout en mettant des obstacles le long de la BRI.

Des obstacles que la Chine, patiemment, écarte du passage.

افغانستان

Après 20 années d’une guerre et d’une occupation inutiles qui n’ont engendré que chaos, destruction et haine réciproque, les derniers contingents des États-Unis d’Amérique quittent le lundi 30 août 2021 dans une débâcle indescriptible rappelant à l’image près celle du Vietnam quarante-six ans plus tôt un Afghanistan exsangue. À peine quelques heures après que le dernier appareil a quitté le tarmac de l’aéroport de Kaboul, les Talibans font leur retour dans la capitale afghane, sans que les massacres annoncés dans les médias occidentaux n’aient lieu. Un mois plus tôt, une délégation des Talibans, qui étaient en train de reprendre la contrôle de l’Afghanistan face au désengagement progressif des forces américaines et de leurs alliés, s’était rendue à Tianjin en Chine pour y rencontrer Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères de la République Populaire de Chine qui anticipait les changements à venir et considérait les Talibans comme « une force politique et militaire cruciale en Afghanistan », tout cela bien évidemment sous le regard goguenard des médias dominants occidentaux. Toujours est-il qu’il ne paraît pas inconcevable de faire une hypothèse : lors de ces discussions entre la diplomatie chinoise et les Talibans, est-ce que les fondements d’une future collaboration sur la base d’une réconciliation nationale et d’une attitude modérée des seconds ont été posés ? Pour un début de réponse, il suffit de consulter la position de la Chine sur la question afghane, et particulièrement les deux premiers points : « la Chine respecte l’indépendance, la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Afghanistan, respecte les choix indépendants faits par le peuple afghan et respecte les croyances religieuses et les coutumes nationales de l’Afghanistan », « la Chine espère sincèrement que l’Afghanistan pourra construire une structure politique ouverte et inclusive, adopter des politiques intérieures et étrangères modérées et prudentes ».

Le 13 avril dernier a eu lieu à Samarkand, en Ouzbékistan, la quatrième conférence interministérielle des pays voisins de l’Afghanistan, à laquelle participaient la Chine, la Russie, l’Iran, le Pakistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan. Parmi les nombreuses questions soulevées sur la sécurité et la reconstruction du pays a surnagé celle-ci : qui va payer la facture ?

« Les participants ont souligné la responsabilité des États-Unis et de leurs alliés de l’OTAN dans les résultats de la campagne militaire afghane désastreuse qu’ils ont menée pendant 20 ans et qui a abouti à la situation lamentable actuelle. Il est ressorti que les pays de l’Occident collectif devraient assumer la principale charge financière de la réhabilitation post-conflit de l’Afghanistan. Plus précisément, il a été noté qu’il est nécessaire que l’Occident débloque rapidement les ressources nationales de l’Afghanistan, ce qui est particulièrement important pour résoudre la crise humanitaire dans ce pays. »

Frères ennemis

Le 16 juillet 2022, à la perspective des élections de mi-mandat, le président américain Joe Biden se rend en Arabie Saoudite pour dissuader l’OPEP de réduire sa production de pétrole ce qui aboutirait inévitablement à une hausse des prix et aggraverait l’inflation galopante provoquée par le retour de bâton des sanctions occidentales contre la Russie rendant ainsi l’actuel locataire de la Maison Blanche très impopulaire. Il y va à contrecoeur parce que même lors de sa campagne pour la présidence et suite à l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi par les services saoudiens en 2018, il a toujours dit qu’il voulait faire de Riyad un paria sur la scène mondiale.

Il était donc prévisible que malgré les courbettes de Biden, le prince Mohammed Bin Salman lui oppose un refus net et le laisse rentrer bredouille. D’abord pour la raison évoquée précédemment : Biden n’étant pas favorable à une dépendance américaine au pétrole saoudien, au point qu’il se rapproche du Vénézuela et de l’Iran, il conduit une politique relativement défavorable au royaume, par la publication d’un rapport incriminant directement le régime saoudien dans l’assassinat de Khashoggi, par la déclassification d’un document impliquant l’Arabie saoudite dans les attentats du 11 septembre, en ne lui livrant pas les missiles de précision indispensables à la guerre qu’elle mène contre le Yémen, en reprenant les négociations sur le nucléaire avec l’Iran, cet ennemi de toujours. Mais au-delà de cette réaction d’orgueil tout à fait naturelle, il en est une autre découlant en partie de la première. La monarchie saoudienne, comme toutes celles du pétrole, est vulnérable et elle a un besoin vital d’être protégée de certains de ses voisins avec qui elle a d’exécrables relations et contre lesquels elle ne ferait pas le poids militairement. Même un petit pays comme le Yémen lui tient tête. Jusqu’alors, les États-Unis jouaient ce rôle de protecteur, mais l’amitié américaine est un cadeau tellement empoisonné qu’il vaut mieux être leur ennemi. Et puis, surtout, surtout, aux yeux du monde entier, à l’exception des journalistes officiant sur les grands médias qui sont plus soucieux de leur compte en banque que de leur honneur (autrement nommé vérité), la guerre en Ukraine démontre sans nuance l’affaiblissement de la puissance américaine et de l’OTAN. Et c’est à mon humble avis là qu’est le coeur de cette prise de distances des Saoudiens pour lesquels il paraît à ce moment-là urgent de se trouver d’autres alliances.

Et c’est peut-être chose faite.

Au début du mois de mars 2023, Beijing (Pékin) a été le lieu d’une rencontre entre l’Arabie saoudite et son éternel rival, l’Iran. Cette réunion s’est conclue par la signature d’accords historiques rétablissant ainsi des relations tendues depuis des années entre les deux pays. Voici un extrait de la déclaration conjointe :

En réponse à la noble initiative de Son Excellence le Président Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine, du soutien de la Chine au développement des relations de bon voisinage entre le Royaume d’Arabie saoudite et la République islamique de l’Iran ;

(...)

Les trois pays annoncent qu’un accord a été conclu entre le Royaume d’Arabie saoudite et la République islamique d’Iran, qui comprend un accord pour reprendre les relations diplomatiques entre eux et rouvrir leurs ambassades et missions dans un délai ne dépassant pas deux mois, et l’accord comprend leur affirmation du respect de la souveraineté des États et de la non-ingérence dans les affaires intérieures des États.

Les relations inamicales entre ces deux acteurs majeurs du Moyen-Orient ont longtemps conduit à un cul-de-sac dans la résolution de conflits régionaux. Une mésentente qui est indéniablement le fruit pourri de la politique internationale de Washington dont on est les premiers à savoir qu’elle n’a jamais été qu’une diplomatie de la zizanie. Les Américains et leurs alliés israéliens de plus en plus isolés sont d’ailleurs les seuls qu’un échec de ses accords arrangeraient et on peut être sûrs qu’ils feront tout pour y parvenir. Les semaines et les mois qui suivent sont cruciaux pour l’avenir de la région.

Yémen, Syrie et... Palestine ?

J’arrive vers la fin de cet article et j’aimerais préciser une chose importante qui m’évitera peut-être de me faire taxer de plagiat : je revendique une communauté de pensée avec le blogueur b. du site Moon Of Alabama qui est pour moi un modèle et une inspiration. Cette dernière analyse est directement tirée de la sienne, je n’invente rien, je ne fais que reprendre ses propres perspectives que je rejoins.

Au lieu d’entretenir les tensions régionales comme l’ont fait les États-Unis pendant des décennies conduisant à une instabilité perpétuelle et meurtrière, la diplomatie chinoise en l’espace de quelques jours obtient des résultats qui, s’il convient de ne pas tirer de plans sur la comète et malgré le négativisme ambiant occidental, sont encourageants pour la pacification du Moyen-Orient.

À peine une semaine après les accords de Beijing, l’ambassadeur saoudien a rencontré à Sanaa le représentant houthi. Force est d’admettre bien sûr que la médiation chinoise n’est probablement pas la seule raison du revirement saoudien et que celui-ci est aussi lié à un rééquilibrage des forces au profit des Houthis qui bénéficient du soutien de Téhéran. Mais c’est un pas supplémentaire des Saoudiens vers un peu plus de realpolitik.

La fin de l’isolement syrien sur la scène régionale, qui au-delà du fait qu’elle signe la victoire de Bachar Al-Assad sur une opposition soutenue par l’OTAN, peut aussi être mis sur le compte de la diplomatie chinoise. Interrompus depuis 12 ans, les liens entre Riyad et Damas ont repris avec la visite du ministre syrien des affaires étrangères et la perspective du retour de la Syrie dans la Ligue Arabe.

Ce rapprochement entre l’Arabie saoudite, l’Iran et la Syrie isole d’autant plus Israël qu’une politique d’apartheid aux relents exterminatoires menée par un gouvernement de plus en plus ouvertement raciste contre le peuple palestinien mène peu à peu le pays à l’impasse. On peut donc présumer que même l’éternel allié de Washington finira pour sa survie par se détourner d’une voie qui n’a conduit qu’à le faire haïr par ses voisins directs. Si le gouvernement actuel n’est certainement pas armé pour cette prise de conscience, la libération viendra peut-être du peuple.

Pax Sinica

L’avenir proche nous dira si cette révolution diplomatique conduite à pas feutrés par la Chine portera des fruits durables au Moyen-Orient. À n’en pas douter, ce sera un cheminement lent et fastidieux que les reliquats d’une contre-diplomatie du chaos vieillissante ne manqueront pas d’entraver.

Il est cependant une chose que cette tectonique silencieuse démontre avec la limpidité d’une source d’eau pure et que je formulerai par une question à laquelle chacun et chacune devra essayer de répondre en pleine conscience des tenants et des aboutissants : comment tant de nations dont les traditions, l’histoire et les conflits sont intimement liés à l’Islam peuvent-elles mettre toute leur confiance et plus encore, leur destinée, dans les mains d’une puissance accusée par l’Occident d’internement concentrationnaire et même du génocide de ses populations musulmanes ?

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