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Et si Mireille Balin avait été un homme ?

Ma tante aurait été mon oncle, me diriez-vous, et vous auriez raison. Mais en partie, seulement. A l’occasion d’un très bon film d’Arte en décembre dernier consacré aux artistes sous l’occupation, je me suis intéressé à la vie de cette très grande vedette de cinéma et à sa fin dramatique qu’il faut replacer dans le contexte de cet épisode ignoble de l’histoire de France : la tonte des femmes qui avait collaboré, horizontalement ou verticalement.

Née en 1909, Mireille Balin éclate en 1936 à l’occasion de la sortie du film Pépé le Moko où elle partage la vedette avec Jean Gabin, à l’époque son amant. En 1937, elle tourne Naples aux baisers de feu avec Tino Rossi, le chanteur le plus populaire de l’époque qui devient son nouveau compagnon, puis mari. Elle travaille pour la MGM aux États-Unis, revient en France. Elle tourne dans Macao, de Jean Delannoy, avec Eric Von Stroheim. Le film sortira sous l’occupation, amputé des scènes tournées avec Von Stroheim (juif et notoirement hostile aux nazis), remplacé par Pierre Renoir (tiens, tiens !).

En 1940, elle joue à Rome dans Les Cadets de l’Alcazar, film aussi médiocre que franquiste, ce qui lui sera imputé à la Libération. Et puis, elle participe à des galas de bienfaisance pour les prisonniers de guerre en compagnie de Tino Rossi. Après son divorce d’avec le créateur de " Marinella " , elle entame une liaison avec un jeune officier de la Wehrmacht qui sera exécuté aux premiers jours de l’épuration. Elle est arrêtée en septembre 1944 à Beausoleil, battue, violée et emprisonnée à Nice. Elle est libérée en janvier 1945. Sa carrière est brisée. Minée par la maladie (méningite, typhus), l’alcoolisme, elle vit dans la déchéance la plus complète jusqu’à sa mort en novembre 1968. L’association des artistes La roue tourne lui évite la fosse commune.

Faire la liste des six hommes qui ont le plus compté dans sa vie ne relève pas que d’un exercice de style people : cela nous parle de l’histoire de France et de notre société :

- Victor Younki, grand boxeur juif tunisien qui mourut à Auschwitz ;

- Raymond Pâtenotre, patron de presse, député puis ministre de gauche modérée ;

- Jean Gabin, l’acteur français le plus populaire dans les années trente, combattant dans les Forces navales françaises libres pendant la guerre ;

- Tino Rossi ;

- Jean Luchaire, patron de presse, collaborateur, fusillé en 1946. Sa fille Corinne, actrice, amie et protectrice de Simone Signoret, fut condamnée à dix ans d’indignité nationale alors qu’elle n’avait eu strictement aucune activité politique pendant la guerre ;

- Birl Desbok, officier allemand.

Pendant la guerre, Tino Rossi fait fortune. Son seul acte de résistance est de refuser d’enregistrer "Maréchal, nous voilà  !" . A par cela, il ne cesse de se produire sur scène, de tourner dans de multiples films. Il s’affiche dans les lieux les plus sélects fréquentés par les officiers allemands. Dans l’un d’entre eux, le Fouquet’s qui, décidément, n’aura jamais été une cantine de gauche, il retrouve son vieil ami corse Étienne Leandri. Ou encore Paul Carbone, qui envoyait ses tueurs contre les dockers marseillais en grève, fut impliqué dans l’affaire Staviski, fut trafiquant de drogue, gestapiste et mourut exécuté par des résistants.

Tino Rossi est arrêté en octobre 1944, placé en détention à Fresnes, exempté de toutes poursuites par la justice avant de recevoir les excuses officielles du gouvernement. Il est décoré de la Légion d’honneur en 1952, promus officier par le Grand Chancelier Alain de Boissieu (gendre de De Gaulle qui refusera de décorer Mitterrand après l’élection présidentielle de 1981) en 1975 et reçoit la cravate de commandeur des mains de Gaston Deferre en 1982.

De l’après-guerre jusqu’à sa mort, il connaît un succès national et international phénoménal, figurant régulièrement dans le Livre Guiness des records.

Sa mort occasionne un déluge d’hommages de la profession. Seul Pierre Desproges mettra un peu d’acide dans la guimauve : « J’ai pas peur de l’avouer, j’avais quarante ans passés, eh bien, le jour de la mort de Brassens j’ai pleuré comme un môme. J’ai vraiment pas honte de le dire. Alors que - c’est curieux - mais, le jour de la mort de Tino Rossi, j’ai repris deux fois des moules. »

Revenons à Leandri. Dans les années trente, il monte à Paris où il fait le gigolo. Il connaît d’assez près la femme de Raimu. Il se lance, on l’a vu, dans le trafic de la drogue. Sous Vichy, il s’associe à Virgil Neal, parfumeur et pharmacien étasunien, et devient l’unique fabricant de crème de beauté de l’époque.

En juin 1948, la Cour de justice de la seine le condamne par contumace à vingt ans de travaux forcés pour « intelligence économique avec l’ennemi ». Bien qu’il ait, ou parce qu’il avait - cela pouvait toujours servir - , sauvé trois familles juives, dont celles de Georges Craven, créateur des César du cinéma, et celle du musicien Joseph Kosma (" Les feuilles mortes " ). Il avait échappé de justesse à une exécution sommaire en se réfugiant en Italie. Dans ce pays, il est proche de la CIA et de tout ce que l’on peut étiqueter " anticommuniste " . En 1957, le Tribunal des forces armées de Paris le déclare « non-coupable de haute-trahison ».

Dès lors, la Corsican connection va jouer à plein. Notre homme fréquente Achille Peretti, homme fort de Neuilly-sur-Seine (tiens, tiens !) jusqu’en 1983, René Tomasini, secrétaire-général de l’UDR et l’inévitable Charles Pasqua. Il est également proche de Marcel Boussac, richissime industriel, patron de presse (L’Aurore et Paris-Turf) et propriétaire de haras. Cet ancien membre du Conseil national de Vichy, vit sa fortune s’agrandir pendant la guerre quand il fournit des millions de mètres de tissu à la marine de guerre allemande. Il fut épargné à la Libération pour avoir eu la bonne idée d’avoir versé leurs salaires à ses ouvriers déportés. Enfin, Leandri est lié à Christian Poncelet, futur président du Sénat. Plus tard, Leandri sera en affaires avec le fils de Pasqua et impliqué impliqué dans plusieurs affaires politico-financières sulfureuses (la Sofremi).

Mais revenons à la chanson et au cinéma. Tino Rossi est inquiété puis honoré. Charles Trénet de même. Maurice Chevalier est très brièvement sur la sellette avant d’être blanchi - on ne saura jamais vraiment pourquoi - par Aragon en personne. Piaf, qui s’était beaucoup égosillée devant les Allemands, peut poursuivre son glorieux. Fernandel qui, lui aussi, travailla à plein régime pendant l’occupation, passe entre toutes les gouttes. On possède de lui cette saisissante photo du bonheur prise quelques jours avant la déclaration de guerre. Nous sommes à Berlin. L’acteur vient de tourner L’Héritier des Mondésir, un film produit par de l’argent nazi de l’ACE (Alliance cinématographique européenne). Il est en habit. Il rayonne, presque beau. A sa gauche, Goebbels arbore un triste sourire et triture des lunettes de soleil. A gauche du ministre de la Propagande, Elvire Popesco, dans la plénitude magnifique de ses quarante-cinq ans.

Pauvre Mireille Balin !

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