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La Libye, la gauche européenne et le retour de l’impérialisme humanitaire

Douze ans plus tard, c’est l’histoire du Kosovo qui se répète. Des centaines de milliers de morts irakiens, l"˜OTAN mise dans une position intenable en Afghanistan, et ils n’ont rien appris ! La guerre du Kosovo a été lancée pour stopper un génocide inexistant, la guerre afghane pour protéger les femmes (allez vérifier leur situation actuellement) et la guerre d’Irak pour protéger les Kurdes. Quand vont-ils comprendre qu’on a toujours affirmé que les guerres sont justifiées par des raisons humanitaires ? Même Hitler « protégeait les minorités » en Tchécoslovaquie et en Pologne.

Note : Une première version de ce texte est parue en anglais sur le site Counterpunch (http://www.counterpunch.org/bricmont03082011.html) et a été traduite en français. Cette version-ci développe et précise la version précédente.

Ils sont tous là  : les « Verts » avec José Bové, maintenant allié à Daniel Cohn- Bendit, qui a toujours soutenu les guerres de l’OTAN, et bien sûr Bernard-Henry Levy et Bernard Kouchner, appelant à une sorte « d’intervention humanitaire » en Libye, mais aussi, parfois, les partis de la gauche européenne (qui regroupe les partis communistes européens « modérés ») ; différents groupes « radicaux » reprochent à la gauche d’Amérique Latine, dont les positions sont bien plus sensées, d’agir comme idiots utiles du tyran libyen. Un article récent de la Ligue Communiste Révolutionnaire (belge), parlant de « faillite du chavisme », est un bon exemple de cette attitude. Alors que les trotskistes n’ont jamais connu la responsabilité du pouvoir, et n’ont jamais eu l’obligation de répondre au peuple qu’ils prétendent représenter, ils se lancent dans des critiques virulentes de Chavez, qui est régulièrement élu à la tête d’un grand pays (et les trotskistes n’adorent-ils pas la démocratie ?) sans chercher à comprendre pourquoi la gauche latino-américaine voit, avec raison, l’ingérence américaine comme « l’ennemi principal » et, sans doute parce qu’elle est mal informée, ne fait pas confiance aux trotskistes européens pour arrêter l’OTAN.

Douze ans plus tard, c’est l’histoire du Kosovo qui se répète. Des centaines de milliers de morts irakiens, l"OTAN mise dans une position intenable en Afghanistan, et ils n’ont rien appris ! La guerre du Kosovo a été lancée pour stopper un génocide inexistant, la guerre afghane pour protéger les femmes (allez vérifier leur situation actuellement) et la guerre d’Irak pour protéger les Kurdes. Quand vont-ils comprendre qu’on a toujours affirmé que les guerres sont justifiées par des raisons humanitaires ? Même Hitler « protégeait les minorités » en Tchécoslovaquie et en Pologne.

Et, comme lors du Kosovo, on s’oppose à l’intervention avec toutes les mauvaises raisons possibles et imaginables : par exemple, qu’une intervention va renforcer Kadhafi - mais on a aussi dit cela pour Milosevic et Saddam, et ce n’est pas exactement ce qui s’est passé. Ou qu’il faut « soutenir l’insurrection » mais s’opposer à l’intervention, alors qu’il est évident qu’un soutien purement verbal est sans effet. Ou encore que les insurgés ne nous demandent pas d’intervenir ; d’abord, cela semble ne plus être vrai et, s’ils perdent, ils nous demanderont surement d’intervenir. Mais devons-nous intervenir partout dans le monde si on nous le demande ? Le fait-on avec les Palestiniens ?

Par contre, le secrétaire d’état des Etats-Unis, Robert Gates, a déclaré qu’on « doit examiner la tête » de tout futur secrétaire d’état qui conseillerait au président américain d’envoyer des troupes en Asie ou en Afrique. L’amiral Mc Mullen a également conseillé la prudence. Le grand paradoxe de notre époque, c’est que le QG du mouvement de la paix se trouve au Pentagone et au Département d’Etat tandis que le parti pro-guerre est constitué d’une coalition de néo-conservateurs et d’interventionnistes de toutes sortes, comprenant la gauche de l’ingérence humanitaire de même que certains Verts ou des communistes repentis. La même combinaison se retrouve d’ailleurs dans le cas de l’Iran. Ce sont les militaires qui conseillent la prudence et les « humanitaires » qui lancent des cris de Taïoo au nom des droits de l’homme (ou de la femme).

Evidemment, les Etats-Unis feront ou non la guerre pour des raisons qui sont indépendantes des opinions de la gauche pro-guerre. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, le pétrole n’est sans doute pas le facteur principal affectant leur décision, car tout futur gouvernement libyen devra vendre du pétrole et la Libye n’en produit pas assez pour peser significativement sur les cours du pétrole. Bien sûr, le chaos en Libye mène à la spéculation qui elle-même affecte les prix, mais cela est un autre problème. Toute l’idée de « guerre pour le pétrole » souffre de simplisme. En Irak, par exemple, les compagnies chinoises peuvent investir tout autant que les autres, et la Chine achète du pétrole un peu partout dans le monde au prix du marché, sans dépenser un centime en interventions militaires. Si les Etats-Unis ont fait la guerre pour « contrôler le pétrole » et affaiblir la Chine, il s’y sont vraiment mal pris ! En plus, tout l’argent qu’ils dépensent pour leurs guerres est, en pratique, emprunté à la Chine, ce qui contribue encore plus à leur déclin. Drôle de façon de maintenir son hégémonie.

L’argument principal en faveur de la guerre, du point de vue des Etats-Unis, est que, si tout se passe vite et facilement, cela réhabilitera l’OTAN et l’ingérence humanitaire, dont l’image a été ternie par l’Irak et l’Afghanistan. Une nouvelle Grenade ou au plus, un nouveau Kosovo, est exactement ce qu’il faut. Un autre motif d’intervention c’est de mieux contrôler les rebelles en venant les « sauver » dans leur marche vers la victoire. Mais cela a peu de chance de réussir : Karzaï en Afghanistan, les nationalistes kosovars, les Shi’ites d’Irak et bien sûr, Israël, sont parfaitement contents de bénéficier de l’aide américaine quand ils en ont besoin mais, après cela, ils poursuivent leur propre agenda. Et une occupation militaire totale de la Libye après la « libération » est peu réaliste, ce qui, bien sûr, du point de vue des Etats-Unis rend l’intervention moins attrayante.

Mais si les choses tournent mal, ce sera probablement le début de la fin de l’Empire américain, d’où la prudence des gens qui le gèrent et qui ne se contentent pas d’écrire des articles dans Le Monde ou de pester contre les dictateurs devant des caméras.

Il est difficile pour des citoyens ordinaires de savoir exactement se qui se passe en Libye, car les médias occidentaux se sont complètement discrédités en Irak, en Afghanistan, au Liban et en Palestine, et les sources d’informations alternatives ne sont pas toujours crédibles non plus. Cela n’empêche pas bien sûr la gauche pro-guerre d’être absolument convaincue de la vérité des pires informations sur Kadhafi, comme elle l’était il y a douze ans à propos de Milosevic.

Le rôle négatif de la Cour Pénale Internationale est manifeste, comme l’a été celui du Tribunal Pénal International pour la Yougoslavie dans le cas du Kosovo. L’une des raisons pour laquelle il y a eu relativement peu de sang versé en Tunisie et en Egypte, c’est qu’il y avait une porte de sortie possible pour Ben Ali et Moubarak. Mais la « justice internationale » veut rendre impossible une telle sortie pour Kadhafi et probablement pour les gens proches de lui, les poussant ainsi à combattre jusqu’au bout.

Si « un autre monde est possible », comme la gauche européenne le proclame sans arrêt, alors un autre Occident devrait être possible aussi, et la gauche européenne devrait commencer à le construire. La rencontre récente de l’Alliance Bolivarienne pourrait servir d’exemple : la gauche d’Amérique Latine veut la paix et ils veulent empêcher l’intervention des Etats-Unis car ils savent qu’ils sont dans leur ligne de mire et que leur processus de transformation sociale exige d’abord et avant tout la paix et la souveraineté nationale. Donc, ils ont suggéré d’envoyer une délégation internationale conduite éventuellement par Jimmy Carter ou Lula (qu’on ne peut pas accuser d’être des marionnettes de Kadhafi) pour commencer un processus de négociation entre le gouvernement et les rebelles. L’Espagne s’est dite intéressée par cette idée, qui est bien sûr rejetée par Sarkozy. Cette proposition peut sembler utopique, mais si l’ONU mettait tout son poids derrière elle, ce ne serait peut-être pas le cas. Et ce serait une façon pour l’ONU de remplir sa mission, ce qui est actuellement rendue impossible par l’influence des Etats-Unis et de l’Occident. Cependant, il n’est pas impensable que maintenant, ou lors d’une prochaine crise, une coalition de nations non interventionnistes, par exemple, la Russie, la Chine ou l’Amérique Latine et peut être d’autres puissent oeuvrer ensemble pour construire des alternatives crédibles à l’interventionnisme occidental.

Contrairement à la gauche d’Amérique Latine, la gauche européenne a complètement perdu le sens de ce que veut dire faire de la politique. Elle n’essaie pas de proposer des solutions concrètes aux problèmes et est seulement capable d’adopter des positions morales, en particulier de dénoncer de façon grandiloquente les dictateurs et les violations des droits de l’homme. La gauche social-démocrate suit la droite avec au mieux quelques années de retard et n’a aucune idée indépendante. La gauche « radicale » réussit souvent à dénoncer à la fois les gouvernements occidentaux de toutes les manières possibles et à demander que ces mêmes gouvernements interviennent militairement partout dans le monde pour défendre la démocratie. Un des arguments les plus ridicules avancés par cette gauche est que Kadhafi a collaboré avec les Européens pour limiter l’immigration africaine et que, par conséquent, il faut le « dénoncer » (un des sports favoris de la gauche radicale étant de « dénoncer » tous ceux qui ne leur plaisent pas, manoeuvre purement verbale et dénuée d’effets positifs). Mais ce sont évidemment ces méchantes puissances européennes, ou américaines, qui vont intervenir en Libye, pas la gauche radicale qui n’a aucune force militaire à sa disposition. Et si, au lieu de dénoncer Kadhafi, ce qui ne mange pas de pain, cette gauche se fixait la tâche (un peu plus ardue il est vrai) de convaincre les opinions publiques européennes de la nécessité d’ouvrir leurs frontières à quelques millions d’Africains ?

La gauche radicale n’a aucun programme cohérent et ne saurait pas quoi faire même si un dieu les mettait au pouvoir. Au lieu de « soutenir » Chavez et la Révolution Vénézuélienne, une affirmation vide de sens que certains se se plaisent à répéter, ils devraient humblement se mettre à leur école et, avant tout, réapprendre ce que faire de la politique veut dire.

Jean Bricmont
11/03/2011

nouvelle version transmise par l’auteur - mise en ligne 12/03 à 16h30

Jean Bricmont enseigne la physique en Belgique et est membre du Tribunal de Bruxelles. Son livre "Humanitarian Imperialism" est publié par Monthly Review Press la version française « Impérialisme Humanitaire » l’est aux éditions Aden.

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Jean Bricmont est professeur de physique théorique à l’Université de Louvain (Belgique). Il a notamment publié « Impostures intellectuelles », avec Alan Sokal, (Odile Jacob, 1997 / LGF, 1999) et « A l’ombre des Lumières », avec Régis Debray, (Odile Jacob, 2003). Présentation de l’ouvrage Une des caractéristiques du discours politique, de la droite à la gauche, est qu’il est aujourd’hui entièrement dominé par ce qu’on pourrait appeler l’impératif d’ingérence. Nous sommes constamment appelés à défendre les (...)
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