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Attention ! Un Ordre peut en cacher un autre

Caricature de Thiers par Gill

Lors d’un rangement, j’ai redécouvert un texte et des croquis. Le Temps a jauni le papier, mais certaines formules sont toujours d’actualité. Comme si les mots d’Hier résonnaient encore...

’’De tout temps, les hommes furent des tigres, les uns à l’égard des autres.

En mainte occasion, d’entregent en connivences, de monopoles en gains sordides, de spéculations en fraudes, d’usures en spoliations, de mises au chômage en guerres, les riches et les avares ont ruiné le peuple et placé la classe des innombrables entre la crainte de la misère et la nécessité de se vendre. La loi qui aurait dû protéger de ces agissements immoraux et toxiques ne sert qu’à déresponsabiliser leurs auteurs qui jouissent de traitements à la licité douteuse.

Ne craignons pas de le dire, nous sommes plus loin du libre arbitre, de l’égalité que jamais, car non seulement nous sommes esclaves de nos pulsions, de nos désirs, mais nous sommes devenus, légalement, les captifs du « délicieux despotisme ».

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« Assiette au beurre », 11 janvier 1902, « Liberté » par Kupka

C’est donc folie que de s’obstiner plus longtemps à vouloir ressaisir des biens, des droits déjà trop loin de nous ; la Citoyenneté est morte, et, pour le peuple, la liberté se résume, maintenant, à consommer à l’aune de ses moyens. Mais avant de quitter la partie, du fond du théâtre où nous sommes placés, considérons encore quelques moments, la scène, examinons le jeu des acteurs, les affections des spectateurs, et recherchons les principales causes de cette funeste dérive.

Jetez un coup d’œil sur le théâtre de l’État. Les décorations seules ont changé, mais ce sont toujours les mêmes personnages, les mêmes masques, les mêmes intrigues, les mêmes ressorts ; toujours un monarque environné de suppôts, toujours des dépositaires de l’autorité infidèles et prévaricateurs ; toujours des courtisans avides, rampants et machinateurs ; toujours des petits ambitieux, d’effrontés intrigants, de lâches hypocrites, d’adroits fripons ; toujours des hommes soucieux des trompettes de la Renommée et sourds à la voix du devoir, de l’honneur, de l’humanité, et indifférents à l’injustice sociale. Depuis longtemps, les vrais décideurs sont au dessus du rideau des apparences : c’est là où ils machinent à leur aise, manipulent ceux qui représentent sous nos yeux. La plupart de ces derniers ont disparu, de nouveaux acteurs se sont avancés sur la scène pour jouer les mêmes rôles ; ils disparaîtront à leur tour, d’autres prendront leurs places, et seront remplacés de même, sans que rien ait changé dans le jeu de la machine politique, tant que le peuple ne sera ni assez clairvoyant pour déjouer les fourbes qui le trompent, ni assez courageux pour virer les scélérats qui l’ont trompé. Mais qu’attendre du peuple tant que nos mœurs ne seront pas changées ? Et quel remède contre la contagion invétérée qui a gagné tous les rangs ?

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« Assiette au beurre », 11 janvier 1902, par Kupka

Poussés au désespoir par l’excès de la tyrannie, les peuples ont tenté cent fois de rompre leurs fers.

Ils y parviennent lorsque la nation entière se soulève. Mais cela n’arrive jamais lorsque la plèbe est seule, c’est à dire les classes inférieures de la nation sont seules à lutter contre les classes élevées. Au moment de l’insurrection, elle écrase bien tout par sa masse ; mais quelque avantage qu’elle ait d’abord remporté, elle finit toujours par succomber : car se trouvant toujours dénuée de lumières, d’arts, de richesses, d’armes, de chefs, de plan d’opérations ; elle est sans moyens de défense contre des conjurés pleins de finesse, d’astuce, d’artifices ; contre des machinateurs éternels, qui ont à leur disposition richesses, armes, munitions, toutes les places de confiance, tous les moyens que donnent l’éducation, la politique, les relations, la fortune et l’autorité. Il reste toujours, en faveur du despotisme, des suppôts, une bourgeoisie soudée, des littérateurs, des créatures stipendiées, qui laissent passer la tempête, car ils se savent maître du temps. La division de la Nation reste la clé de voûte de leur domination : la minorité dirigeante rallie déjà ceux qui ont, ceux qui sont, et réussit à rallier ceux qui n’ont pas encore, ceux qui ne sont pas encore, et les opposent à ceux qui sont irrémédiablement exclus, et aux rares qui résistent. À force de déferlements, l’émancipation du citoyen a cédé face à la liberté de consommation, qui prétend s’inscrire dans un mouvement perpétuel.

Ne craignons pas de le dire, la lutte des classes est morte. On parlerait volontiers de la collaboration de classes, irriguée par le ruissellement magique et salvateur, tellement le Mal s’est profondément immiscé.

Et si le peuple avait connu ses droits, s’il avait su lire la conduite de ses chargés de pouvoirs ? Ceux-ci maîtrisent l’euphémisme, font passer une faute morale pour une peccadille, pour une simple erreur. Le peuple aurait dû sentir la nécessité d’arrêter au premier faux-pas ses infidèles délégués, se défaire des traîtres et se réserver l’exercice en plein de sa souveraineté dans la sanction des lois ; mais il n’a pas même songé aux moyens de n’être pas remis sous le joug. Il lui est impossible d’être toujours sur ses gardes, il est plutôt enclin à se laisser divertir, alors que la moindre négligence devient souvent fatale : jugez où doivent mener l’incurie, l’incuriosité et le sommeil léthargique du peuple.

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« Assiette au beurre », 11 janvier 1902, « Égalité » par Kupka

Ceux qui prétendent nous rassurer sur notre situation déchirante, attribuent nos malheurs au défaut de lumières du peuple ; et je le crois comme eux, pourvu qu’ils n’en fassent pas une cause exclusive. Puis, pour nous animer de l’espoir qui repose au fond de leur cœur, ils ajoutent qu’il est dans la nature des choses que la marche de la raison soit lente et progressive. Cela est vrai pour le petit nombre des hommes qui pensent : mais il n’est point de progrès de raison et de lumières pour la masse des consommateurs, quoiqu’elle paraisse quelquefois renoncer à certains travers, ou plutôt en changer. Les artifices d’un machiavélisme adroit et profond lui échappent et lui échapperont toujours. Elle juge et jugera que par les sens. Elle est et sera trompée par la lente et insidieuse dérive sémantique, comme elle sera charmée par l’attrait de la nouveauté. Elle manque et manquera toujours de sagacité, pour découvrir les pièges tendus par ses faux amis. Et les menées politiques ont toujours été, sont et seront toujours au dessus de sa portée. Supposez, en sa faveur, le concours des circonstances les plus favorables, jamais elle ne sera en état d’analyser un décret, d’apercevoir ce qu’il a de captieux, d’en déduire les conséquences, d’en prévoir les suites, et d’en présager les effets. Comment pourrait-elle distinguer la notion de sûreté de celle de sécurité ? Mue par son panurgisme nourri de la peur du déclassement social, elle réclame la sécurité et se moque du libre arbitre comme elle méconnaît l’arbitraire. Comment pourrait-elle démêler le vrai du faux ? Déjà, elle ne voit pas que le verbe est édulcoré ou exagéré selon que l’on est puissant ou misérable ? Elle est conquise quand Certains sont taxés aisément de racaille, et elle reste inerte quand d’Aucuns sont à peine qualifiés d’évadés fiscaux.

Dès lors, le Peuple endoctriné par une foule de sophistes, habiles à fournir, à la fois, et les questions et les réponses, payés pour cacher sous le couvert de l’ordre républicain les atteintes portées à sa souveraineté, pour couvrir du manteau du bien-être les attentats contre ses droits, pour lui présenter, comme moyens d’assurer sa liberté, les mesures prises pour la détruire : leurré par une foule d’endormeurs intéressés à lui cacher les dangers qui le menacent, à le repaître de fausses espérances, à lui recommander le calme et la paix : égaré par une foule de charlatans intéressés à vanter un seul système, à user d’une langue globale à la pauvreté consternante, à porter au pinacle la moindre innovation, à dénigrer les ennemis du despotisme, à décrier la sagesse des mesures qui pourraient instaurer la justice sociale, à bercer le peuple d’illusions matérielles flatteuses et à cacher sous l’image trompeuse du bonheur le précipice où on l’entraîne. Dupé par des coalisés toujours prompts à détourner son indignation, à étouffer son ressentiment, à brider son zèle, à enchaîner son audace en lui prêchant sans cesse la confiance dans ses représentants, la soumission aux autorités constituées et le respect aux lois : enfin, abusé par ses perfides représentants, qui le berçaient de l’espoir de protéger ses droits, d’assurer sa souveraineté, d’établir le règne du libre arbitre et de la justice, il s’est laissé prendre à tous leurs pièges, jusqu’à s’accommoder des injustices comme d’une immanence, des inégalités comme de la rançon du bien-être.

Voilà le peuple enchaîné au nom des lois par le législateur : le voilà, légalement, esclave du « délicieux despotisme », captif du nouvel ordre universel, l’Ordre capitaliste. Quant à l’ordre républicain, il n’est qu’un travesti de lui-même.’’

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« Assiette au beurre », 11 janvier 1902, « Fraternité » par Kupka
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« Assiette au beurre », 22 juin 1907, par Galantara : ’’Le capitalisme

Celui-là fait une guerre terrible, inexorable, chaque jour, à toutes les heures du jour. Mais ces messieurs de la Conférence ne s’en occuperont pas...’’ [Seconde conférence de La Haye, de juin à octobre 1907, sur les coutumes de guerre, les règlements pacifiques, … ; Première conférence de La Haye, 1899, création de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye, adoption d’une convention sur les lois et coutumes de guerre, interdiction de certaines munitions, ...]

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« Assiette au beurre », 22 juin 1907, par Galantara : ’’Pourquoi le désarmement est impossible... Abolir les armées, ce serait détruire les bases du trône capitaliste ’’
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« Assiette au beurre », 22 juin 1907, par Galantara : ’’ Entre amis

Ne nous effrayons pas. Nous aurons toujours des ennemis.’’

Texte de Marat,
adapté par « Personne »

Références :

a - Texte de Marat, 7 juillet 1792, dans son journal « L’ami du peuple » : « Plan de la révolution absolument manquée par le peuple ». À lire sur : http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k1047008r/f1.item.r=marat

b - « Assiette au beurre », 11 janvier 1902, par Kupka : http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k1047662m/

c - « Assiette au beurre », 22 juin 1907, par Galantara : http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k10484145.item


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