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Bonnes fêtes de faim damnée

« Bonnes Fêtes ! » est le leitmotiv que nous entendons et prononçons en ces circonstances de fin d’année, motif musical aux multiples significations dans cette partition orchestrée par un capitalisme banalisé jusque dans sa barbarie.

« Bonnes Fêtes ! » peut résonner comme un vœu de bonheur, une aspiration légitime pour une humanité du XXIe siècle dont les possibilités en moyens économiques et scientifiques permettraient de penser que partout dans le monde chacun pourrait vivre selon ses besoins, au moins avoir le pouvoir démocratique de se nourrir, se loger, travailler, accéder à la santé et aux soins, se cultiver dès l’enfance, avec la pensée que nous sommes des êtres sociaux, que nous nous réalisons et créons dans nos rapports sociaux et qu’il convient donc d’orienter ce que nous produisons dans une perspective sociale croisant l’individuel et le collectif. Dans ce contexte les réalisations de la Révolution cubaine sont un phare lumineux.

Dans le monde capitaliste banalisé jusque dans sa barbarie, la faim et la famine continuent leurs pouvoirs de damnation. « Bonnes fêtes de faim damnée » peut en être l’écriture, jeu de mots, witz, qui a le souhait de ne pas rester confiné au jeu de mots pour se centrer sur la force révolutionnaire des créations humaines et parmi elles, celle des mots.

La faim et la famine ne sont pas des maux inéluctables, nous le savons mais l’oublions souvent dans cette religion de la civilisation de consommation dont la description de fascisme rampant vers la dégradation, la dévalorisation, la marchandisation de l’être humain n’a trouvé meilleure plume que celle du poète Pier Paolo Pasolini qui dénonçait le processus qui « tend à identifier les mots de bourgeoisie et d’humanité » [1] et savait deviner le « nouveau fascisme pragmatique américain » dont le but est « la réorganisation et le nivellement brutalement autoritaire du monde » [2].

Dès lors c’est à la lutte contre ce monde capitaliste, contre ce qui régit ses mentalités aussi, qu’il convient d’œuvrer, cette religion de la civilisation de consommation n’étant que l’arôme de ce monde, pour reprendre la logique proposée par Marx dans sa Contribution à la critique de la Philosophie du droit de Hegel.

La famine est le signe qu’il y a des affameurs c’est-à-dire des humains qui « réduisent d’autres humains à la faim » [3], privant de façon injuste et enlevant jusqu’au potentiel de vie.

Il est différentes famines et la pratique psychanalytique nous apprend en tant qu’expérience sociale pourquoi la pulsion créatrice peut être perdue et « pourquoi le sentiment qu’éprouve un individu, celui que la vie est réelle et riche de signification peut disparaître » [4]

Il s’agit de considérer avec Winnicott, analyste du transfert entre l’enfant et sa mère, qu’un bébé tout seul, cela n’existe pas, et avec Karl Marx, premier analyste du transfert social dans l’Histoire, qu’un être humain tout seul, cela n’existe pas, que l’essence de l’homme est dans les rapports sociaux.

Lorsque ces rapports sociaux mènent aux destructions sociales, aux effondrements sociaux, il est comparable, d’un point de vue homologique, et non du point de vue analogique abstrait, à l’effondrement, au breakdown, au laisser tomber pour l’enfant, expérience que connaît tout enfant dans l’expérience de séparation et qui peut s’accompagner d’évènements violents et brutaux.

Le capitalisme réduisant l’être humain à la faim donne son poids à la perspective donnée par Marx dans son articulation de l’individuel et du collectif.

Je romps ici avec une certaine tradition qui voudrait croire que la psychanalyse apporterait de l’extérieur un gain, un plus sur le savoir apporté par Marx, savoir qui serait constitué dans un autre domaine hétérogène et peu perméable.

Psychanalyste, je considère au contraire avec Lacan que Marx est dans le champ de la psychanalyse et en déploie donc toutes les conséquences, à savoir que Marx est engagé dans une pratique de transfert et qu’il analyse de façon révolutionnaire les masques et semblants portés dans le transfert social, leurs fonctions.

Ainsi Marx considère que le capitalisme est la cause du sacrifice de vies humaines du fait de la sordide avarice qui lui est liée et à sa production qui « se montre gâcheuse d’hommes et de travail vivant, dilapidatrice non seulement de la chair et du sang, mais des nerfs et des méninges. »

Surtout dans le Livre I du Capital, Marx explique :

« l’accumulation primitive joue dans l’économie politique à peu près le même rôle que le péché originel dans la théologie (…) De là la pauvreté de la grande masse qui, en dépit d’un travail sans fin ni trêve, doit toujours payer de sa propre personne (…) Dans l’histoire réelle, c’est la conquête, l’asservissement, la rapine à main armée, le règne de la force brutale qui ont joué le grand rôle. Dans les manuels béats de l’économie politique, c’est l’idylle au contraire qui a de tout temps régné. À leur dire, il n’y eut jamais, l’année courante exceptée, d’autres moyens d’enrichissement que le travail et le droit. En fait, les méthodes de l’accumulation primitive sont tout ce qu’on voudra, hormis matière à idylle »

Marx explique ainsi la damnation de celui qui ne croit pas en la fable de l’idylle de l’accumulation de capital, de celui qui ne croit pas en l’idylle, l’amour supposé du capitaliste envers le travailleur.

Cette damnation renvoie à la faute, à la culpabilité qui ont une réelle portée dans la vie de tout être humain, et c’est plus particulièrement à cet endroit que la pratique psychanalytique peut apporter en effet un gain de savoir sur la pratique de transfert social.

La damnation d’un autre, d’un groupe humain va faire solution pour un autre groupe humain afin d’échapper à « être réduit à un déchet social, à celui qui risque de mourir de faim »

Le breakdown, qui renvoie à l’expérience de satisfaction de la faim du bébé, nécessite pour survivre à cette réduction à la faim, un plus, un plus de jouir, un plus de jouissance dans un autre registre.

La solution fasciste se nourrit de cet avatar humain. La solution qui dénonce un groupe pour des motifs de race ou de religion l’illustre. Il s’agit de damner un groupe, de le frapper de damnation, le condamner. Cet avatar est à la croisée du champ éthique puisque à l’opposé de la solution fasciste, il est en tant que fait humain qui confronte à être un déchet, en même temps, la source possible de révolutions sociales allant vers une abolition du capitalisme et de la fabrique de processus créateurs. Être le déchet de la civilisation capitaliste peut pousser à vouloir l’abolition du capitalisme.

L’hypothèse formulée par l’historien de la philosophie François Châtelet prend toute sa portée dans ce contexte « l’État fasciste est l’État libéral réduit à sa seule essence : une association de propriétaires qui soit directement, soit indirectement, ne se donne plus la peine de se cacher, ou ne peut plus masquer en raison des circonstances ses pratiques foncièrement autoritaires » [5]

La question fondamentale portée par cette « faim damnée du capitalisme » est donc comment se séparer du capitalisme et de son essence fasciste.

Un point à retenir de Marx est bien sûr le moteur de la lutte des classes. Les questions de la faim et du recul de civilisation qui lui sont associées ne sont pas confinées à des pays lointains d’Afrique. La situation en Grèce en témoigne et sera peut - être ce qui viendra trouer cette civilisation de consommation capitaliste vouée à la crevaison selon Lacan.

Il convient cependant de ne pas oublier dans ce combat, le versant idéologique, la force de ce qui tient lieu de péché originel dans le libéralisme, l’idylle démasquée par Marx qui repose sur le fétichisme et l’amour et donc de la force séductrice autant que destructrice du capitalisme et du fascisme.

En 1844 dans ses Manuscrits économico-philosophiques Marx insiste pour indiquer que « la souffrance humaine – comprise humainement – est une jouissance de soi de l’homme »

Cette formule qui doit orienter les psychanalystes dans leurs pratiques doit aussi faire avancer pour résoudre les obstacles à produire une civilisation de l’émancipation humaine. Elle doit ainsi et dans différents registres nous aider à reprendre la question posée et portée par Lénine, Que faire ?

Il s’agit avant tout de pouvoir affirmer dans le concret du transfert social les solutions qui permettent une séparation révolutionnaire de la force brutale du capitalisme et du fascisme.

Je terminerai sur le transfert international. Les forçats de la faim et les damnés de la terre ne sont pas étrangers aux « bonnes fêtes de faim damnée » et l’importance d’un transfert international de solidarité et de combat parmi les peuples, pour l’émancipation et la transformation des rapports sociaux, des transferts sociaux, est fondamentale. Je l’indiquais dans l’article « Hugo Chavez, un transfert historique ! » [6] :

« Il est important pour les peuples en lutte de savoir qu’il y a des semblables qui en font autant et ont des succès, que le socialisme du XXe siècle, formule d’Hugo Chavez, avance dans certains endroits du monde et notamment en Amérique latine, sous différentes formes. L’appel à construire une cinquième internationale, formulé par El Comandante en 2009, était dans ce registre, essentielle pour combattre l’Impérialisme afin d’atteindre « l’ultime et la plus grande ambition révolutionnaire, qui est de voir l’homme libéré de son aliénation » [7].

Hervé Hubert

[1P.P. Pasolini, « La première vraie révolution de droite » i Écrits corsaires, p. 43, Flammarion, Paris, 1976

[2Idem, « Le véritable fascisme et donc le véritable fascisme », p. 82

[3Affamer est réduire quelqu’un à la faim selon Le Dictionnaire Historique de la langue Française, Alain Rey

[4D.W. Winnicott, in Jeu et Réalité

[5In Éléments pour une analyse du fascisme vol 1, 10/18, Union générale d’éditions, en 1976 (séminaire de Maria Antonietta Macciocchi, qui eut lieu à Vincennes l’année 1974/75)

[6H.Hubert, « Hugo Chavez, un transfert historique ! » Le Grand Soir, 28 mars 2013

[7GUEVARA Ernesto, Discursos y escritos, La Habana, Editorial de ciencias sociales, 1977


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