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Ce que les candidats nous révèlent de la société russe

L’élection présidentielle russe est pratiquement passée sous silence par la presse mondiale. D’une part en raison de sa russophobie qui ne veut en aucun cas reconnaître la très forte popularité d’un personnage qu’elle fait profession de diaboliser. Cette élection est en réalité une sorte de plébiscite sur le bilan du président sortant, et celui-ci a toutes les chances de le gagner, avec ou sans trucage. D’autre part parce que peu de journalistes occidentaux, y compris parmi les correspondants sur place, maîtrisent le russe suffisamment pour réellement suivre et comprendre les discussions, les talk-shows, les interviews et les commentaires qui envahissent depuis le début de l’année la télé et l’internet russes. La plupart du temps, ils doivent se contenter de reprendre ce qu’y ont vu les spécialistes de CNN ou d’autres médias anglophones, eux aussi violemment anti-russes. Aux lecteurs du Grand Soir, je propose ce petit panorama en direct de Moscou.

On dit que si le russe est la langue qui propose le plus de variantes pour s’adresser à son interlocuteur, c’est à cause de l’histoire mouvementée de la Russie. Chacun des candidats, en fonction de ses sensibilités politiques, appelle les gens de façon différente : « chers amis » pour la démocrate Sobtchak, « citoyens » ou « électeurs » pour Jirinovski l’inusable député nationaliste. Les candidats de gauche se font appeler « camarades », tandis que les tenants de la droite préfèrent l’appellation de « seigneur » d’avant la révolution.

Huit candidats, huit sensibilités, huit facettes de la société russe. Les anciens, les modernes. La femme jeune, les sept hommes anciens. Le passé, l’avenir. Les rêveurs, les pragmatiques. L’élection n’est pas vraiment démocratique, les dés sont pipés, et pourtant les débats entre candidats, l’exposé de leurs programmes, la passion qu’ils mettent à pointer tel ou tel problème social, géopolitique ou culturel, nous révèlent des choses sur l’état de la société russe. Leur vision respective de l’histoire montre bien à quel point les leçons sont difficiles à tirer et divergentes dans leur interprétation pour un peuple qui a connu bien des vicissitudes au cours du siècle écoulé.

La droite libérale russe considère, comme on le fait chez nous, que l’expérience communiste a échoué. Elle a beau jeu de pointer la répression, la persécution des religieux, la censure, l’alcoolisme de cette époque. Mais la gauche russe préfère souligner l’émergence, en quelques décennies seulement, là où n’existait qu’un grand pays agraire à la population peu alphabétisée, d’une grande puissance capable de rivaliser avec les Etats-Unis. Rappeler la gratuité de l’éducation, du logement, de la santé, la sécurité de la population (« la drogue, la criminalité, on voyait ça dans les films de l’étranger, on n’imaginait pas que ça viendrait un jour chez nous »).

La gauche dispose ici, contrairement à notre gauche à nous, d’un argument-choc : la tentative du capitalisme anglo-saxon, l’application à la lettre des directives du FMI, la « thérapie de choc », ont laissé des cicatrices profondes dans la psyché, et même dans la pyramide démographique, russe. Presque aussi profondes, en réalité, que celles de l’expérience communiste qui commencent de s’estomper : les politiciens de gauche ripostent donc en dénonçant la corruption totale du pouvoir des années 90, les oukazes du FMI, l’hyperinflation, la criminalité, la catastrophe démographique qui ont accompagné la « thérapie de choc » du passage au capitalisme...

Un peu comme dans tous les pays démocratiques, il existe en Russie une opposition droite-gauche. La spécificité russe est qu’on se méfie de la gauche comme de la droite et de leurs recettes miracles.

On pourrait trouver curieux que, dans un pays où l’idéal communiste reste largement partagé, le parti communiste n’a pas été en position d’avancer un candidat. C’est simplement l’illustration de la difficulté qu’à ce genre de parti structuré par la planification à s’intégrer au jeu démocratique qui adopte les mécanismes de l’offre et de la demande. L’indéboulonnable Guennadi Ziouganov a finalement renoncé à se présenter, mais il avait si bien fait le ménage dans ses rangs qu’aucun membre du PC n’était prêt à prendre la suite. Il a fallu aller chercher Pavel Groudinine, un entrepreneur agricole, ancien directeur du sovkhoze Lénine, pour lui proposer de représenter le parti communiste auquel il n’appartenait pas. Deux autres candidats sont de sensibilité communiste, Sergei Babourine et Maxime Souraïkine.

Gauche conservatrice, droite progressiste : on fonctionne ici à fronts renversés. Curieux : c’est à gauche qu’on entend parler de spiritualité, de retour à la pratique religieuse, alors que la droite ignore ces questions. C’est surtout Sergei Babourine, qui se présente sous l’étiquette « le choix russe », qui essaie de faire du pied aux pratiquants orthodoxes. Il ne manque jamais de conclure ses interventions par une ou deux phrases sur le « retour aux valeurs orthodoxes », « le droit à la spiritualité » ou encore « la liberté de culte ». Le fait que les autres candidats négligent largement ce thème suggère qu’il n’a pas un grand écho dans la population.

Un peu plus haut dans les priorités se trouve l’utopie qui consiste à ressusciter l’Union soviétique. Elle est partagée à des degrés divers par les candidats de gauche. « Celui qui ne regrette pas l’URSS n’a pas de cœur, aurait dit Vladimir Poutine ; celui qui rêve de la reconstruire n’a pas de tête ». Pourtant, Maxime Souraïkine en fait son credo. Il ne doute pas une seconde que les peuples non seulement de la Russie, mais aussi de l’ex-URSS, s’associeront à son entreprise. Il sait que la nostalgie de la « période de stagnation », c’est à dire l’époque brejnévienne, reste forte parmi les retraités. Et les retraités sont généralement politisés, ils votent massivement. Un contingent qu’aucun candidat ne peut se permettre de négliger.

A contrario on peut s’étonner du peu d’attention qui se porte sur la culture, le social, l’éducation. Certes, ces thèmes sont peu controversés, chacun se déclare du bout des lèvres prêt à augmenter les crédits à la recherche et le budget de l’enseignement... C’est le cheval de bataille de Ksenia Sobtchak. Elle affirme que le budget de l’éducation doit passer de 3 à 20 milliards de roubles, son ambition est d’avoir des universités russes dans le top 10 du classement PISA, et elle ne cesse de prendre l’exemple de l’Europe où « la concentration de musées, d’expositions et de théâtres est dix fois supérieure à ce qu’on trouve en Russie ». Comment financer un programme aussi ambitieux ? Elle propose de tailler dans les dépenses militaires, de renoncer aux opérations extérieures, de mettre en veilleuse la confrontation permanente avec l’Otan...

La défense est bien sûr l’un des points-clé du débat. Le consensus est large autour d’une défense mieux financée, plus ambitieuse, modernisée, renforcée. Une vache sacrée, quasiment, sauf pour la candidate de l’ « Initiative citoyenne ». En dehors d’elle, personne ne remet en cause le niveau des dépenses militaires, chacun parle de les accroître ou du moins de les maintenir. De gauche ou de droite, tous soulignent qu’avec un budget qui représente 10% du budget du ministère de la Défense des États-Unis, la défense russe n’a pas à se serrer davantage la ceinture. Le consensus sur le statut de « grande puissance » de la Russie, qu’il est impératif de maintenir ou de restaurer, est quasi absolu. Le postulat d’un Occident hostile dont il faut se protéger ne fait aucun doute, sauf pour l’ultra-libéral Grigori Yavlinski et la pasionaria Ksenia Sobtchak. Cette dernière est bien seule à dénoncer la corruption, la gabegie, les détournements qui règnent et rognent les budgets militaires, « les nouveaux missiles et systèmes d’armes annoncés par le président, ‘pas encore opérationnels, et déjà coûteux’ ».

Elle va plus loin : contrairement à tous les autres candidats qui se félicitent de l’interventionnisme retrouvé de la Russie, elle déplore les « soldats russes morts pour rien en Syrie ». Elle s’insurge contre la « paranoïa qui crée des ennemis partout », « l’attitude de défi permanent à l’Occident qui nous vaut sanctions et mises en garde ». Un discours qui fait sortir de leurs gonds les candidats nationalistes et conservateurs, au premier rang desquels Vladimir Jirinovski, qui dénonce infatigablement les manœuvres d’encerclement de l’Otan, les aventures militaires illégales de l’Alliance, l’ingérence occidentale dans la politique des anciennes républiques.

L’Ukraine tient une place à part dans les préoccupations de la Russie. L’intervention de sympathisants pro-russes dans le Donbass, l’annexion de la Crimée, polarisent les débats et conduisent aux prises de bec les plus sévères. On le voit aujourd’hui, l’annexion de la Crimée en 2014 a été un point d’inflexion dans la politique étrangère russe. Soudain le public russe, du moins la partie qui en doutait, a pris la mesure de l’hostilité absolue de l’Occident à la Russie, mais aussi la capacité que Poutine s’est patiemment forgée à lui résister. Depuis 2010, le président Poutine était contesté, l’opposition semblait se structurer, les manifestations prenaient de l’ampleur. Une partie de l’opinion voulait un tournant pro-occidental, des réformes démocratiques, un tournant vers les « valeurs universelles » etc. Et puis est survenu le putsch en Ukraine. S’il est vu depuis chez nous comme un mouvement démocratique spontané de la population de Kiev pour balayer un président impopulaire et incompétent, la Russie a suivi les événements de très près et elle a retenu des éléments qui nous ont échappé. Les négociations entre Mme Nulland et les autorités de Kiev sur la composition du nouveau gouvernement. Les fascistes de Pravy Sektor. Les exactions contre les russophones. Ici, on y voit une énième « opération spéciale » des Étatsuniens pour semer la pagaille en Russie et sur ses marchés. Et lorsque Poutine a très habilement profité de ce chaos orchestré de l’extérieur pour rectifier une injustice historique, toute la Russie a applaudi. Le « retour à la mère patrie » de la Crimée, le maintien de la Russie sur cette péninsule qui est la clé de la Mer Noire, et qui plus est sans tirer un coup de feu, sans faire une seule victime, c’est un coup de maître qui fut reconnu comme tel. Le chef contesté fut soudain adulé. L’opposition pro-occidentale, droit-de-l’hommiste s’est retrouvée comme deux ronds de flan. La date du premier tour de l’élection, le 18 mars, coïncide avec celle de la proclamation de la Crimée russe. Coïncidence ? Disons qu’elle permet de rappeler aux électeurs pour qui ils votent et pour quoi.

La Russie n’est pas une démocratie comme les autres : la crise intérieure et extérieure est permanente, ainsi qu’en témoignent les thèmes de campagne. Ici on parle plus de politique étrangère que d’économie. On s’écharpe sur l’histoire et ses diverses interprétations possibles. Ainsi la controverse sur l’héritage de Staline : Pavel Groudinine lui décerne le titre de « meilleur dirigeant du XXe siècle », ce qui ne manque pas de susciter l’indignation de Ksenia Sobtchak, tandis que les autres candidats approuvent ou désapprouvent mollement.

D’une manière générale, les candidats de gauche parlent beaucoup du passé, de la gloire et des succès de l’Union soviétique, au grand dam des candidats de droite. Ces derniers se veulent orientés vers l’avenir et vers le monde. Ils parlent technologies à développer, entrepreneurs à choyer, investisseurs étrangers à attirer, coopération internationale à favoriser pour réorienter l’économie russe...

Le problème des tenants du tournant libéral de l’économie, c’est que les réformes n’ont pas toujours été de tout repos en Russie. Boris Titov, en particulier, aime citer Stolypine, le premier ministre réformateur du début du XXe siècle. Mais les autres candidats lui rappellent l’expression « les cravates de Stolypine » qui fait allusion aux pendaisons et à la répression féroce que l’homme d’Etat opposa au mouvement révolutionnaire naissant. Grigory Yavlinski, de son côté, parle de réforme libérale, compétitivité nécessaire, mais son message est affaibli par le rôle qu’il joua dans l’administration Eltsine avec son « plan des 500 jours », le traitement de cheval qui devait mettre l’économie russe à niveau avec ses concurrents étrangers et qui n’a apporté que faillites, hyperinflation et criminalité. Les autres candidats ont beau jeu de lui rappeler les privatisations sauvages, l’émergence d’une génération d’oligarques et d’une mafia qui s’est introduite jusqu’au cœur de l’Etat.

Sur le front intérieur comme dans ses relations avec ses voisins, la Russie continue de chercher sa voie. Les crises (diplomatique, économique, sociale) qui s’empilent et se multiplient demandent des actions concrètes et urgentes dans une foule de domaines différents. La variété des préoccupations des différents candidats en témoigne : l’urgence est partout. Il est essentiel d’agir vite et fort sans laisser s’installer la panique.

Au final, le portrait qui se dessine en creux du pouvoir idéal ressemble beaucoup à celui qu’incarne Vladimir Poutine. Absent des débats télévisés, il est comme représenté par ces différents candidats aux sensibilités si différentes. Leurs qualités, leurs défauts, sont les siens. Sa politique, son bilan, ils l’attaquent en se chamaillant sur les plateaux, mais la stérilité de ces attaques qui s’annulent entre elles révèle bien à quel point il serait difficile de faire autrement. A force de les écouter détailler leurs plans, on se prend à admirer l’équilibre qui se fait entre les diverses priorités auxquelles doit faire face l’Etat.

Comme Vladimir Jirinovski, Vladimir Poutine se méfie de l’Occident et de son bras armé, l’Otan, qui ne recule devant rien pour imposer sanctions et vexations. Comme le préconisent les réformateurs de droite, la priorité du gouvernement Poutine a été le développement économique, même s’il a connu des hauts et des bas en fonction des périodes de détente ou au contraire de tension avec les Etats-Unis et l’UE, de relâchement ou de renforcement des sanctions économiques. Ainsi que le préconisent les communistes et affiliés, une politique d’aide aux plus démunis et de revalorisation des pensions a été mise en place. Des progrès indéniables ont été accomplis, même s’ils sont évidemment trop lents et trop hésitants pour Mme Sobtchak qui considère qu’ « en 18 ans, avec les prix du pétrole qu’on a connus, on aurait largement eu la possibilité de rebâtir le pays, avec des infrastructures modernes et une économie revitalisée ». Vraiment ? a-t-on envie de lui rétorquer. Pourtant l’expérience démocratique des années 80 et 90, depuis la Pérestroïka jusqu’à la démission de Boris Eltsine, a duré quinze ans. Quinze ans de descente aux enfers, de faillites, de corruption et d’hyperinflation. Voici dix-huit ans, le pays, endetté, touchait le fond du chômage, du déficit budgétaire, de la misère.

Aujourd’hui, même si bien des problèmes subsistent, on peut dire que la société russe est stabilisée, que le pays est de retour sur la scène internationale. Comme le dit Jirinovski, philosophe à ses heures : « Des mécontents, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Citez-moi un pays, une époque, où le peuple a dit ‘tout va bien, nous sommes contents, nous ne demandons plus rien’ ! La démocratie n’est pas faite pour nous. La démocratie c’est la rue, la rue c’est l’émeute, l’émeute, c’est le sang et la tragédie. Assez de révolutions ! Assez de tragédies ! Il nous faut un tsar, un patriarche, un chef dont l’autorité morale apaise la politique. »

Son despote éclairé, la Russie l’a trouvé, et elle entend bien le garder.

Christophe TRONTIN

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