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De la fête à la guerre

Les médias ont beau cultiver l’amnésie, on est frappé par la facilité avec laquelle on est passé de la société hyperfestive, selon le terme de Philippe Muray, à la société de l’interdiction et du renfermement, du « N’ayez pas peur » de Jean-Paul II en 1978, à la fermeture d’un couvent, à Pérouse, en Italie, parce que les religieuses n’avaient pas assez peur et refusaient le vaccin. Mais y a-t-il vraiment contradiction entre les rassemblements festifs tous azimuts et la fête comme valeur suprême, et le système des barrières et de la peur généralisée, entre le fameux « Interdit d’interdire » et la multiplication de décrets arbitraires qui réduisent à néant toutes les libertés non seulement hyperfestives, mais démocratiques ?

Selon le principe chinois de l’évolution permanente où les contraires finissent par échanger leurs places, « les forces de la joie » se sont développées jusqu’à ne plus tolérer l’existence d’individus insuffisamment festifs, à discréditer leurs idées et à les mettre au ban de la société. C’est ainsi sans doute que la rhétorique de la convivialité et du souci de l’autre tourne à la répression, et la pénalisation des « discours de haine » à l’explosion de haine institutionnalisée.

Dans Les dieux ont soif (1912), Anatole France montrait comment les hymnes rousseauistes des révolutionnaires, leur amour de l’humanité (abstraite) débouchait sur la persécution des « méchants » qui empêchaient l’instauration de la société idéale de l’harmonie, sur la haine à l’égard des hommes (concrets) qui avaient une autre conception de la société, et finalement sur les « charrettes » et les flots de sang de la Terreur, puis de la Grande Terreur, jusqu’à la nausée devant toutes ces guillotinades, et au passage à la Convention Thermidorienne et à la haine des Révolutionnaires (à la haine, donc, de ceux qui haïssaient les « haineux »). Mais le meilleur et plus spectaculaire exemple de cette boucle (cercle infernal ou ruban de Moebius, selon l’image de Muray), c’est dans Le Supplément au Voyage de Bougainville (1772) de Diderot qu’on le trouve : on peut le lire comme une parabole de tout ce qui nous arrive depuis trente ans.

De cet ouvrage, la tradition académique (et Wikipédia) ne retient que le plaidoyer pour l’amour libre et le discours du Vieillard tahitien contre la colonisation et le « progrès » factice des Lumières – oubliant que Diderot était, avec l’Encyclopédie, le fer de lance de la propagandes des Lumières, et oubliant de lire la deuxième moitié du Supplément. Si on lit l’ensemble, on se rend compte que ce texte relève de la logique du « en même temps » : l’apologie d’une sexualité libre et « naturelle » (le sous-titre de cet essai est : Sur l’inconvénient d’attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n’en comportent pas) débouche sur un univers concentrationnaire. Pourquoi « l’idylle tahitienne » se trouve-t-elle, au fil des pages, corsetée d’une multitude de règlements bien plus arbitraires et contraignants que le mariage chrétien ?

Dans la première partie du texte, le maître-mot est : la nature. Mais on sait bien que c’est un mot vague et malléable, chacun le conçoit à sa façon et il peut justifier les théories les plus diverses et opposées. C’est ainsi que le mot « nature » va être remplacé par le mot « intérêt » – équivalence bien révélatrice des idées des Lumières, où la « Nature » sert de fondement au libéralisme et au « Laissez faire ». Dès lors, les relations sexuelles vont être enrégimentées, dans le cadre d’une véritable bataille pour la production : elles n’obéissent plus qu’à un principe, non pas le plaisir, mais la productivité. Il s’agit de produire le plus d’enfants possible, et l’enfant devient l’équivalent général de tous les biens : « nous voyons en lui un agriculteur, un pêcheur, un chasseur, un soldat », et une source de revenus par les allocations que reçoivent les géniteurs pour chaque enfant. Aussi ne faut-il rien perdre de cette manne : toute relation sexuelle doit être productrice. La sexualité est donc interdite avant l’âge nubile, pendant les périodes infécondes des femmes, et après la ménopause, et le statut productif des femmes est indiqué par la couleur des voiles dont le port est obligatoire : blanc avant l’âge nubile, gris pendant les périodes menstruelles, noir pour les femmes ménopausées (on est en plein délire pénal : essayez d’imaginer des Tahitiennes voilées !). Les transgressions de ces interdictions n’entraînent pas seulement un blâme, comme le dit d’abord le Vieillard : quelques pages après, on apprend que les « filles précoces » sont enfermées, et les vieilles « dissolues » exilées dans le Nord de l’île (une sorte de Sibérie tahitienne !) ou réduites en esclavage. Même en période légale, le choix des partenaires est fermement dirigé : les parents indiquent sagement aux novices « à l’avance, au garçon les filles, à la fille les garçons qu’ils doivent préférer » (Diderot n’hésite pas devant les contradictions dans les termes) ; les critères, pour ces « préférences »sont strictement physiologiques, à tel point que le narrateur n’ose pas, dit-il, entrer dans les détails.
Le but de ce délire réglementaire est de favoriser le plus grand nombre de naissances possible, et des naissances aussi satisfaisantes que possible. Tahiti devient une ébauche de Lebensborn, où on va jusqu’à l’expérimentation eugéniste : le Vieillard révèle que si les Tahitiens ont offert aux matelots européens, en signe d’hospitalité, leurs femmes et leurs filles, c’est en fait pour faire un « essai » : associer, pour obtenir le bébé parfait, les qualités physiques des Tahitiennes et l’intelligence des Européens : et voilà que l’hymne au plaisir, à l’amour libre, à la bienveillance universelle débouche sur le racisme. (Bien sûr, ce natalisme effréné n’aurait pu qu’aboutir à la catastrophe sur une île, et une petite île comme Tahiti ; mais Diderot a oublié son idylle tahitienne, il pense à la concurrence, dans l’entreprise de colonisation, entre Anglais et Français dont on déplore déjà leur tendance à « tromper la nature » pour éviter les enfants.)

De même, après avoir pendant 50 ans transformé tous les péchés de la tyrannie chrétienne en autant de vertus (dans le style : la gourmandise n’est plus un péché), et avoir prêché toutes les modalités sexuelles, selon le dogme du Meilleur des mondes (être tout à tous, mettre chaque partie de son corps à la disposition de tous, sans acception de sexe), et la satisfaction instantanée du moindre désir (voir L’An 01, de Gébé : qu’est-ce que je fais, si une grève de métro m’empêche de rejoindre mon partenaire ? Tu t’éclates avec un autre copain), on nous a tout à coup empêchés de nous réunir, de nous embrasser, de nous approcher à moins d’un mètre, ou deux, ou plus, et même de nous toucher nous-même (« évitez de vous toucher le visage ») : on se serait cru revenus au XIXe siècle, à l’époque où curés et médecins, parallèlement, faisaient la guerre à la masturbation chez les jeunes garçons. Et les annulations de fêtes et festivals se sont succédé pendant deux ans – le temps de préparer la fête totale, la plus facile à développer, puisqu’elle est indépendante de tout besoin, la fête guerrière. Mais, déjà, en 1999, on avait vu les deux types de fête, la fête ludique, et la fête guerrière, faire rage simultanément, pendant les bombardements sur Belgrade.

Non seulement donc fête et guerre ne s’opposent pas, mais la société hyperfestive, c’est-à-dire la fête portée jusqu’à l’hystérie, excite des passions favorables à la guerre : en 1998, justement, la folie bleu-blanc-rouge avait atteint des niveaux terrorisants, et on peut s’étonner qu’elle n’ait pas débouché sur une tuerie (mais cette tuerie n’a été que différée, et externalisée en Serbie). Mais il y a des exemples plus habituels : les raves et les « Prides » et autres « Parades » impliquent un niveau d’agressivité et de violence (ne serait-ce qu’acoustique) qui en font de bonnes préparations à la guerre, ou du moins à un climat de guerre (il faudrait citer toute la description par Philippe Muray de la Techno Parade de 1998 comme une colonne infernale) ; elles constituent des occupations de territoire (rural ou urbain) contre lesquelles les habitants, sidérés, se trouvent désarmés, les autorités prenant systématiquement le parti des teufeurs. Et la haine que leurs organisateurs exsudent et excitent contre ceux qui pourraient être tentés de les critiquer (et contre lesquels ils exigent la mise en place de tout un arsenal de lois de censure) constitue comme un réservoir prêt à être déversé sur n’importe quel autre adversaire : après le non teufeur, le fumeur, le musulman, le suprématiste blanc, le no vax, c’est le tour du Russe (et on n’hésite pas à féliciter les Ukrainiens de la blancheur de leur peau et de leurs yeux bleus, sans s’arrêter au fait que les Russes sont tout aussi blancs).

De la fête à la guerre, donc, sans solution de continuité : et si la fête (au sens large, de manifestations réunissant les gens) est, provisoirement, de retour, c’est à condition de favoriser, en même temps, la guerre. On nous vante en ce moment une exposition d’un peintre finlandais inconnu : signe de curiosité, d’ouverture ? En fait, on nous signale que cet obscur Akseli Gallen- Kallela vivait à l’époque où la Finlande était un « grand-duché, vassal de l’Empire russe », et qu’il a contribué à définir « un art national, à une époque de soumission politique vis-à-vis de la Russie », ce qui mérite bien « l’hommage d’un public français qui sera certainement bouleversé par la fraîcheur de ce regard singulier » ! Et cela alors que la Finlande envisage son entrée dans l’OTAN pour parfaire l’encerclement de la Russie.

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