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EDF privatisée : la douceur (moi aussi j’aurais pu être un grand publicitaire)

Deux de mes connaissances ont récemment subi les méthodes d’EDF privatisée. Mais avant de vous narrer ce qui leur est arrivé, un peu d’histoire. Ne zappez pas.

En 2007, c’est parti, EDF verse 29 millions d’euros à ses actionnaires privés. Le monopole de production a été progressivement abrogé à partir de 2000 suite à la transposition en France des directives européennes sur la constitution du marché intérieur de l’électricité. Depuis la fin des années 1990 la dérèglementation a remis en cause le rôle d’EDF en tant qu’instrument primordial de la politique énergétique de la France. Le changement de régulation du secteur électrique, passant d’un régime de monopole régulé à un régime de concurrence à la production, découle d’un choix politique au niveau européen. La privatisation partielle de l’entreprise, son développement financier hors des frontières nationales, ses échecs (comme en Italie ou en Argentine) ont affaibli les liens institutionnels entre les pouvoirs publics et l’entreprise.

Les directives européennes, souples dans la forme mais contraignantes sur le fond, permettent aux désormais « clients » de choisir leur fournisseur d’énergie.

La loi du 9 août 2004 a transformé EDF EPIC (Établissement public à caractère industriel et commercial), en Société anonyme. L’entreprise a introduit une partie de son capital en Bourse le 21 novembre 2005 au prix de 32 € par action et figure dans le CAC 40 depuis le 19 décembre 2005. Fin juin 2011 l’action était tombée sous 26 €.

Au 31 décembre 2010, le capital était détenu à 84,48 % par l’État, à 13,10 % par le public, à 2,39 % par les salariés de l’entreprise.

Vers 1990, la question des bénéfices est devenue une question en soi. Les résultats économiques de l’entreprise sont brillants. L’entreprise s’est désendettée de 15 à 20 milliards de francs par an, ses tarifs ont baissé en terme réels de 1 à 2 % et la qualité de fourniture de l’électricité n’a cessé de s’améliorer.

Les pouvoirs publics souhaitent « leur part du gâteau » et demandent une meilleure rémunération de l’État.

Au début des années 2000, la question de la rentabilité est alors abordée selon les pratiques et l’idéologie dominante :

•EDF entre progressivement dans un marché déréglementé. Des baisses très importantes des prix de l’électricité vont se produire mais sur des quantités très limitées. Les tarifs de vente réglementés sont désormais parmi les plus bas en Europe ;

•EDF a réalisé de très gros investissements à l’étranger. Ceux-ci ont été conclus dans une ambiance générale de hausses boursières qui ont tiré les prix vers le haut, en particulier dans des pays émergents monétairement à risque (Brésil, Argentine) ;

La direction de l’entreprise et une forte minorité de la classe politique souhaitent accélérer la privatisation. Ce qui impliquera une mise en bourse puisqu’une augmentation de capital ne peut être faite sur fonds propres. Cette mise en bourse induira des pressions sur les personnels qui seront contraints d’accepter des « réformes » concernant leur statut, ou encore le régime d’assurance retrait.

Venons-en à mes études de cas (des cas d’école, peut-être).

Une abonnée prend en location un studio dans une grande ville de France. Lors de la visite, puis de l’état des lieux trois semaines plus tard, elle se rend compte que l’électricité n’a pas été coupée à l’initiative de l’ancien locataire. L’agence qui loue le studio lui donne un numéro à appeler à EDF pour proroger l’abonnement à son nom. Après deux conversations d’une dizaine de minutes avec des employés d’EDF, tout est réglé. Non sans mal. En effet, l’employé demande à l’abonnée de lui fournir le numéro du compteur. Nous sommes dans un grand ensemble et le compteur est situé dans une pièce fermée à clé dont l’accès est réservé aux employés d’EDF. Le dialogue kafkaesque suivant commence :

- Je ne peux vous donner ce renseignement puisque je ne suis pas autorisée à pénétrer dans ce local fermé à clé.

- Si nous envoyons quelqu’un, nous facturerons le déplacement.

- Vous allez me faire payer un service que vous me demandez de vous fournir gratuitement et que je ne saurais vous rendre à moins de forcer la porte d’un local qui m’est interdit ?

- Il n’y a pas de concierge dans cet immeuble ?

- Je ne sais pas, et s’il y en a un, il n’est pas employé d’EDF.

Par chance, la nouvelle locataire rencontre un propriétaire, ancien dans les murs, qui possède un passe permettant d’avoir accès aux compteurs. Le renseignement peut donc être donné. On note donc que, comme pour les autres sociétés publiques privatisées, on n’hésite pas à solliciter indument la peine de ce qu’on appelait autrefois les « cochons de payants », en parfaite illégalité, et qu’on leur fait payer, dans tous les sens du terme, leur manque de collaboration. La cliente en question est une jeune femme pleine de santé. Imaginons dans la même situation une vieille dame un peu sourde de 85 ans !

Bref, tout s’arrange et l’employé assure que le courant ne sera pas coupé.

Nous sommes un lundi matin, à 9 heures. Par acquis de conscience, l’abonnée rappelle EDF pour vérifier que tout est dans les tuyaux. Et dans les faits, tout baigne. On lui assure que le courant est là pour l’éternité. À 9h30, la locataire part en déplacement à l’autre bout de la France. À 10 heures, EDF coupe le courant. Il n’y a heureusement aucune denrée périssable dans le réfrigérateur.

Mercredi, l’abonnée reçoit un SMS qui lui annonce qu’elle doit être présente chez elle cinq jours plus tard dans la matinée pour qu’on lui rebranche le courant. Elle est donc loin de chez elle, absorbée par ses activités professionnelles. Elle appelle EDF. Comme dans toutes les entreprises privatisées, elle va être baladée au téléphone pendant deux heures. Quatre employés successifs vont tenter d’expliquer l’injustifiable, ou de justifier l’inexplicable. L’abonnée va finit par comprendre ce qui s’est passé. Comme le locataire précédent avait quitté l’appartement depuis deux mois – sans couper le courant, rappelons-le – il a pris la fantaisie à EDF de couper sans autre forme de procès, sans prévenir (le propriétaire, l’agence de location par exemple). Imaginons un locataire sous assistance respiratoire. Il serait mort aujourd’hui.

L’abonnée signale par ailleurs qu’il va lui être pratiquement impossible d’être présente au rendez-vous pris unilatéralement par EDF. Réponse : si vous n’êtes pas là, le branchement sera repoussé de trois semaines (j’expliquerai pourquoi plus bas). Très mécontente, l’abonnée demande alors à la personne à l’autre bout de la ligne de poser le problème à son supérieur hiérarchique et de le résoudre dans les deux heures.

Deux heures plus tard, la supérieure hiérarchique rappelle pour dire qu’elle est désolée mais que le rendez-vous ne pourra pas être changé. Elle reconnaît les erreurs et adresse ses excuses à l’abonnée. Elle est le premier interlocuteur à s’exprimer de la sorte. Elle a eu vraisemblablement connaissance de l’enregistrement des conversations précédentes et offre à l’abonnée, dans un souci d’apaisement, de la défrayer de 150 euros de frais d’hôtel et du coût de remise en marche de la ligne. L’abonné s’étonne que, dans la grande ville où elle réside désormais (nous ne sommes pas au fin fond de la Margeride) un technicien ne puisse pas faire un détour de cinq minutes, entre deux interventions, pour raccorder un client dans le besoin.

À ce moment précis, grâce à cette supérieure hiérarchique, tout s’éclaire (sic). Avec la fin du monopole, les employés d’EDF (ou d’ERDF) sont non seulement dans l’obligation de travailler pour la concurrence privée, mais il leur est interdit de favoriser les clients du public aux détriments de ceux du privé. Ils sont tenus de respecter à la lettre la feuille de route qui leur est remise chaque matin. Et entre les services, la hiérarchie supérieure, sur ordre des serviteurs politiques du CAC 40 et de la finance, a instauré, comme dans l’université, l’hôpital et partout ailleurs, une concurrence implacable qui a brisé toutes les solidarités. Un employé d’un service A ne peut en aucune façon dépanner, donner un coup de main à un employé d’un service B.

Rendez-vous est finalement pris pour la remise du courant, tel matin, entre huit heures et midi. Quatre heures d’attente, tout de même, comme si le cochon de payant n’avait que cela à faire. Une heure avant son arrivée, le technicien appelle l’abonnée pour lui dire qu’il ne dispose pas de la clé du local de la cave où se trouvent les compteurs. En revanche, son collègue qui avait coupé le courant et posé des scellés sur le compteur, la possédait cette clé, et plutôt deux fois qu’une. « Si je n’ai pas cette clé », dit le technicien, « il faudra prendre un nouveau rendez-vous, ce qui risque de vous repousser de trois semaines. » Affolée, l’abonnée sonne à la porte du propriétaire qui possède (illégalement) la clé d’or, à l’instant même où celui-ci partait au travail. À trente secondes près, c’était la panique.

Deuxième exemple (je serai bref). Des voisins résident dans un pavillon. Ils ont commis l’erreur de ne pas utiliser le prélèvement automatique pour les factures. En mars-avril, ils oublient de régler leur dû. En revanche, ils payent pour mai-juin. En juillet, ils partent en vacances. Un employé remarque que la facture de mars-avril n’a pas été réglée et il fait couper le courant. En juillet. Sans prévenir, alors que l’entreprise dispose des numéros de portable, de l’adresse électronique de ses clients.

De retour de vacance, les voisins ne peuvent pas rentrer chez eux. En effet, leurs portes et fenêtres sont closes par des volets à commande électrique. Ils font appel à un entreprise spécialisée dans les huisseries électriques (coût 140 euros) pour vérifier qu’ils ont perdu le contenu du congélateur (300 euros environ). Deux jours plus tard et après deux heures de conversation téléphonique, un employé d’EDF vient rebrancher le courant. Le problème est que son collègue avait coupé au sommet d’un poteau de quatre mètres où se trouvent les interrupteurs adéquats. Il explique aux abonnés qu’il n’est pas autorisé à monter en haut de ce poteau. Il téléphone à sa hiérarchie qui lui fait savoir qu’un habilité viendra deux jours plus tard. L’abonné devra naturellement régler les frais de réouverture de compteur.

La douceur, vous dis-je.

PS : Delphine Batho, qui vient de faire sa “ grande ” rentrée parlementaire, laisse entendre qu’elle a quitté le gouvernement parce qu’il s’apprêtait à poursuivre la privatisation d’EDF. Cette jeune femme est douce et brave. Il faudrait peut-être lui dire que le Solférinisme, c’est ça, depuis vingt ans : refiler au privé ce qui marche et ce qui rapporte dans le public.

PPS : un correspondant m’écrit ceci :

Une stratégie géniale consiste à couper en deux un service global qui fonctionne.
1. La partie commerciale juteuse qui ne produit rien mais qui vend avec des méthodes de bandits. C’est le morceau qui rapporte aux actionnaires. Il n’y a plus aucune relation entre coût et prix de vente.
2. La production et la maintenance. On s’arrangera pour que cette partie soit en déficit, renflouée par l’argent public.
- On pourra faire le raccourcis suivant : l’argent public paye les actionnaires.

Le cas de la SNCF avec RFF est plus compliqué. Si j’ai bien compris, RFF est propriétaire des infrastructures mais n’a pas de moyens techniques. Alors, RFF paye la SNCF qui assure l’entretien en sous-traitance. Dans le même temps la SNCF paye RFF pour l’utilisation de l’infrastructure.
Pourquoi RFF est-il en déficit ? Parce que les stratèges qui ont écrit les contrats ont voulu cette situation qui revient à pomper l’argent public transformé en bénéfices de la SNCF...

Un autre correspondant, très pessimiste (?), m’écrit ceci :

C’est très bien de dénoncer et d’analyser les processus de privatisations. Mais, c’est trop tard. Ils sont inéluctables. Tous les services publics vont être "libéralisés" dans les dix ans à venir.

Les Etats actuels sont devenus des coquilles vides et il est impossible de revenir en arrière. C’est une toute autre stratégie qu’il va falloir mettre au point et surtout créer un rapport de forces, sinon nous perdons notre temps. La France, la Belgique, l’Espagne, le Portugal, l’Italie et ne parlons pas de la Grèce sont en voie de disparition. Il faudra trouver autre chose que la "nation" et que l’ "Etat".

http://bernard-gensane.over-blog.com

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