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Georges Brassens. Journal et autres carnets inédits

Je me demande si le vrai d’un créateur n’est pas, partiellement à tout le moins, dans ses brouillons, ses esquisses, ses carnets plus ou moins secrets. La critique génétique – en vogue depuis une trentaine d’années mais qui risque de disparaître puisqu’avec l’ordinateur et internet nous n’aurons bientôt plus un seul manuscrit à nous mettre sous la dent – se nourrit des brouillons, des corrections, des paperolles chères à Proust. Elle nous dit qu’une œuvre n’est jamais close dans la mesure où son avant nous montre à quel point elle est l’aboutissement d’un travail de maturation constitué bien souvent de ballons d’essai, d’hésitations, de remises en cause, de moments de désespoirs, voire de régression. La lecture génétique vise à connaître le processus d’écriture (le work in progress des Anglo-Saxons). Tout texte a un avant-texte qui nous permet bien souvent de repérer l’étincelle qui jaillit de la braise et des fioritures que le créateur a éliminées en pleine conscience dans son œuvre finale. Lorsque – comme c’est le cas pour le livre qui nous intéresse ici – on a affaire aux “ Carnets ” du créateur, on rencontre, sinon son désir de créations, en tout cas son désir de créer. Lorsque le jeune Brassens note au débotté ces deux mots tout bêtes et sibyllins « manchot contagieux », il ne sait peut-être pas que, quelques mois plus tard il écrira, dans “ La mauvaise réputation ” :

Tout le monde me montre au doigt
Sauf les manchots
Ça va de soi

et qu’en 1976, dans “ Don Juan ”, il n’ira pas de main morte avec ces deux vers :

Gloire à la bonne sœur qui, par temps pas très chaud,
Dégela dans sa main le pénis du manchot

(Il s’était précédemment frotté à cette situation dans « L’infirmière a prêté sa menotte au manchot. »).

A posteriori, nous aurons pu repérer ses obsessions, car rien n’est l’objet du hasard, comme nous débusquerons ses points névrotiques, ses haines, ses amours, ses emportements, ses rejets. Dans la mesure où ces carnets sont des éléments de genèse, nous ne lisons plus Brassens, nous le relisons. Comme tout créateur, Brassens a, par ailleurs, et il ne s’en est jamais caché, engrangé d’innombrables œuvres de poètes et chansonniers préexistants qu’il a intégrées de manière très personnelle à ses propres textes.

Ce livre, mis en forme de manière très rigoureuse et érudite par Jean-Paul Liégeois, nous aide à voir plus clair dans une œuvre et dans une personnalité qui ne se laissent jamais réduire à une simple expression.

Avec le recul, je me dis que le vrai de Brassens, pour ne pas dire le tout de Brassens, se trouve dans ces deux vers de “ La mauvaise réputation ” :

Non les braves gens n’aiment pas que
L’on suive une autre route qu’eux.

Rappelons que cette chanson met en scène un anticonformiste peinard qui, face aux bien-pensants, aux traditionalistes, en un mot aux cons (je reviendrai sur ce concept), fait de la défense passive, un peu comme Brassens qui, de retour du STO, se cache chez la Jeanne. Nous sommes dans un monde binaire : les « braves gens » et « on » (plus exactement « l’on », petit clin d’œil au beau style). Le « village sans prétention », peuplé de « culs-terreux » (mouais !) n’apprécie absolument pas les valeurs, le mode de vie du solitaire. On médit de lui, on le montre du doigt. Mettons. On se « rue » sur lui et on va le « pendre ». Sauf que personne ne se rue sur lui et que personne ne va le pendre. Dans l’univers de Brassens, les « braves gens » (avec toute l’ironie que peut comporter le mot « brave ») et un athée antimilitariste (protecteur de voleurs de pommes qui « ne fait de tort à personne ») se font face, n’empruntent pas la même « route », le « même chemin de petit bonhomme ».

Dans cette fantaisie magnifique, la confrontation n’aura pas lieu car elle n’a pas eu lieu. Sans oublier la forme, l’octosyllabe que Brassens affectionnait, l’enjambement dont il usait souvent, et ces accords de musique incongrus, ce rythme au millimètre que mes copains gratteurs de guitare dans les années soixante s’échinaient à reproduire du moins mal qu’ils pouvaient.

Dans ces Carnets, dans ce Journal, on trouve quantités de mots, de groupes de mots que l’on retrouvera plus tard dans les chansons enregistrées, par lui ou par d’autres (Maxime Le Forestier au premier chef). Jean-Paul Liégeois a repéré que quarante et une chansons de Brassens sont nées dans son Journal. Et puis, il y a ces innombrables pépites dont Brassens n’a rien fait, ou pas grand chose. Ce qui nous laisse bien des regrets. Comme cette redoutable femme oxymore :

Sèche, revêche. Bois raboteux,
Et pie-grièche, et bâton merdeux.
Harpie, chipie.
Belle est la femme de ma vie.

Il faut dire que, tout au long de ces pages, des « merde » (« le dernier mot que je dirai, ce sera merde »), des « pine », des « con », nous allons en croiser à foison. Ce qui donne de Brassens, qui n’est plus un enfant, l’image d’un gamin pipi-caca-lolo, qu’on subodorait à l’écoute des chansons mais qui s’impose ici sans nuances. Je dirai que ces vocables sont autant de points de fuite qui lui permettent de contourner, d’éviter, de s’échapper de situations dont il a flairé la nocuité. « Ce n’est pas demain que je supprimerai le mot con de mon répertoire », écrit-il en 1964, en pleine maturité, donc à un moment où il aurait pu le supprimer. Le con chez Brassens est la version atténuée du salaud chez Sartre. Nommer sans nommer, nommer pour ne pas nommer. Le con est l’homme de foi, le pseudo-humaniste bien-pensant, bardé de certitudes qui croit que son existence, ses valeurs, sont de tout temps alors qu’elles ne sont qu’un produit de l’histoire. Le con est celui qui n’a pas d’angoisse. Mais dire les cons permet à Brassens d’évacuer sa propre angoisse, de poser l’autre comme un anti-modèle, mais sans révéler publiquement sa propre identité.

Comme chez Guitry, le rapport aux femmes relève du contre/tout contre :

Et quand j’aurais cent sept ans
– Cent sept ans c’est une somme –,
S’il me reste encore des dents,
Elles seront pour ta pomme

Bientôt, il se fera « tout petit » devant une poupée qu’il dominera car elle « fait “ maman ” quand on la touche » (chez Brassens, les femmes crient souvent « maman ! » au moment de l’orgasme). Des femmes, Brassens ne retient souvent que les fesses. Ses allusions, même amusantes, aux arrière-trains (« Elle laissait la Vénus Hottentote loin derrière), finissent par lasser. D’une manière générale, le fessier compte beaucoup. Ainsi, on meurt « plus haut que son cul ». Et quand il se masturbe, Brassens pense à qui, je vous le donne en mille ? À Gisèle Halimi, qui, en 1978, a cinquante ans. Dans ce fantasme, il ne faut pas voir qu’un hommage à cette avocate de gauche qui, à l’époque, a fondé le mouvement Choisir la cause des femmes, a défendu une jeune fille qui avait avorté après avoir été violée. Dans sa représentation des femmes, Brassens, comme d’autres oscille entre la putain, la « fille de joie », proche et accessible et la pucelle, totalement fantasmée. En témoigne “ Chansonnette à celle qui reste pucelle ”, un texte qui lui a nécessité des mois de labeur :

Et tu sers de cible
Mais reste insensible
Aux propos moqueurs,
Aux traits à la gomme.
Comporte toi comme
Te le dit ton cœur.

Peut-être, mais il n’existe qu’une seule occurrence dans l’œuvre de Brassens où le pucelage – féminin, cela va sans dire – est assumé et vécu de manière offensive : « Elle lui trancha la verge et lui dit : “ Quand vous me rendrez mon pucelage, je vous rendrai votre sexe. ” »

Dans ce livre, Brassens tourne, à n’en plus finir, autour de son engagement. Avant de chanter “ Mourir pour des idées ” en 1972, il proposera qu’aucune « idée sur terre n’est digne d’un trépas ». À propos de trépas, la mort l’obsède, même s’il s’en sort par des pirouettes : « J’économise mes larmes, j’en aurai besoin pour vous enterrer tous. », « Piaf nous a longtemps caché qu’elle était morte. », « Mon tailleur, quand il me coupe un nouveau costume, / est loin de se douter qu’il me taille un linceul », « Avant de me dire immortel, attendez que je sois mort ! ». L’engagement de Brassens a fait l’objet d’innombrables études, comme celle de Jacques Vassal, Brassens, homme libre. En deux mots (ce qui est très injuste, j’en conviens) : il y a chez l’homme privé une pulsion d’engagement, souvent suivie d’une pulsion de dégagement chez l’homme public. Comment peut-on s’en prendre aux cognes, à la maréchaussée et aux soutanes quand on écrit

Gloire au flic qui barrait le passage aux autos
Pour laisser traverser les chats de Paul Léautaud


Et gloire à ce curé sauvant son ennemi
Lors du massacre de la Saint-Barthélémy !

(“ Don Juan ”)

Mais dans un Carnet de 1951, il écrit, visionnaire : « Créer l’assistance aux prévenus. Rendre publics les interrogatoires (sans exception !). Services chargés de détecter les chambres de torture clandestines. »

Dans de nombreux entretiens et écrits, en particulier autour de Mai 68, Brassens va tourner autour du pot et s’emberlificoter les pinceaux. On comprend et on approuve son obsession pour László Rajk, pendu à Budapest en 1949 après avoir été accusé d’avoir œuvré pour les États-Unis, et réhabilité dès 1956. Il faut dire que, depuis ses lectures de Villon, peut-être, le spectre des pendus hante l’homme et le poète (à noter, outre les pendus, la présence récurrente dans ses Carnets de culs-de-jatte et de manchots, ce qui n’est pas surprenant chez un homme né en 1921 et qui a dû côtoyer nombre de ces mutilés de retour du front). Mais faut-il parler des manifestants de 68 en termes de « M’as-tu vu sur les barricades ? », ce qui l’exonère d’avoir été invisible quand des millions de gens se battaient pour un mieux-être ? Chez lui, Brasillach finit par valoir Guy Môquet :

Ils méritent d’être respectés.
Non, peuchère, ils ne sont pas morts pour leurs idées.
Mais parce qu’ils …
Ou parce qu’ils avaient des copains pétainistes (communistes).
Leur sacrifice est digne d’être respecté.

Peut-on parler d’analyse politique lorsqu’on lit sous sa plume « On a craché sur la figure à son patron – ce qui est discutable au point de vue du bon goût. […] La guillotine a failli réapparaître. Les tricoteuses étaient déjà prêtes. » ? Pour Brassens et sa vision binaire et simpliste du monde, il n’y a rien entre le statu quo et ce qu’il appelle, faute de mieux ou par paresse intellectuelle, une « solution collective miraculeuse ». À noter qu’il n’y aurait pas de dégagement politique sans un petit prurit misogyne :

Celles qui crient quand on les baise,
« Paix au Viet Nam »
Me mettent un peu mal à l’aise
Et je les blâme.

De fait, il blâmera son immobilisme dans “ La tondue ”, une chanson non interprétée par lui-même mais rendue publique par Maxime Le Forestier :

Les braves sans culottes et les bonnets phrygiens
Ont livré sa crinière à un tondeur de chiens
J’aurais dû prendre un peu parti pour sa toison
J’aurai du dire un mot pour sauver son chignon
Mais je n’ai pas bougé du fond de ma torpeur
Les coupeurs de cheveux en quatre m’ont fait peur.

Ce texte était une réponse au poème “ Némésis ”, où Lamartine proposait exactement le contraire de celle de Brassens pour qui il n’existe pas de cause juste :

" Honte à qui peut chanter pendant que les sicaires/ En secouant leur torche aiguisent leurs poignards,/ Jettent les dieux proscrits aux rires populaires,/ Ou traînent aux égouts les bustes des Césars !/ C’est l’heure de combattre avec l’arme qui reste ;/ C’est l’heure de monter au rostre ensanglanté,/ Et de défendre au moins de la voix et du geste/ Rome, les dieux, la liberté. Qu’on se le dise, quand l’Espagne « brûlait dans un grand feu grégeois,/ Je chantais, et j’étais pas le seul, Y a d’la joie. " (“ Honte à qui peut chanter ”)

Mais on appréciera, chez ce fils d’immigrée italienne, son rejet de la patrie vécue comme un concept … de rejet : « J’ai deux pays : le monde depuis la France. /Moi, je n’aime pas ma patrie, j’aime la France. »

Des carnets aux objets finis, il y a généralement progrès, mais pas toujours. Que n’a-t-il exploité ces deux vers saisissants :

Il a plu sur le tambour de l’enfant.
Le tambour ne sonne plus comme avant.

Il arrive que l’ébauche soit meilleure que la chanson enregistrée, comme ici :

Les cabarets de la place par le meilleur pilier.
Drôles de particuliers, drôles de sommeliers …
Et quand dans le ruisseau, le soir, on le trouve ivre
Mort, croyant tout de bon que j’ai cessé de vivre,
Les gens dits “ naturels ” m’arrachent les souliers

(Carnets)

Le tavernier du coin vient d’me la bailler belle.
De son établissement j’étais l’meilleur pilier.


Un certain va-nu-pieds qui passe et me trouve ivre
Mort, croyant tout de bon que j’ai cessé de vivre
(Vous auriez fait pareil) s’en prit à mes souliers

(“ L’épave ”)

Neuf fois sur dix, heureusement, le produit fini est meilleur que le brouillon :

Elle était délicate et l’on devait se cu
Rer les ongles avant de lui pincer le cul.
Elle nous emmerde.

(Carnets)

Ell’ m’emmerde, ell’ m’emmerde et m’oblige à me cu
Rer les ongles avant de confirmer son cul,
Or c’est pas Callipyge

(“ Misogynie à part ”, où il emprunte à son compatriote Paul Valéry son triptyque « les emmerdeuses, les emmerdantes et les emmerderesses »).

La vague, indifférente, est venue effacer
L’empreinte que ton cul naguère avait laissée

(Carnets)

La vague indifférente hélas avait roulé
Avait fait plage rase, avait annihilé
L’empreinte de ses sphères.

(“ L’inestimable sceau ”)

Georges Brassens a pu écrire des centaines de chansons, il ne s’est jamais vraiment livré, ce qui était son droit le plus strict : « Moi, quand j’aime, je n’aime pas le dire. C’est pourquoi je n’ai pas parlé de mes parents – sauf une fois dans une mauvaise chanson. » Quand il était piqué, il préférait botter en touche avec des gamineries du style « Sous les roses, il n’y a pas d’épines … mais des pines ! »

Tant pis pour nous.

Bernard Gensane

Paris, Le Cherche Midi, 2014.

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