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L’aliénation linguistique (suite)

On peut s’aliéner, linguistiquement parlant, dans sa propre langue.

Avec 99 mots et expressions à foutre à la poubelle (Paris : Le Seuil, 2009), Jean-Loup Chiflet nous en offre une brillante et drôle démonstration. Que pointe-t-il " au niveau du vécu " ? Justement (" tout à fait " , Thierry), ce type même d’expressions, en général peu précises, creuses que nous utilisons à satiété, aux dépens d’autres qui passent à la trappe. Le résultat est un appauvrissement de la langue, une déperdition sémantique de tous les jours par fossilisation.

Ce n’est pas l’objet du livre de Chiflet, mais on pourrait se demander ce que cette paresse " de chez paresse " signifie en terme de " signal fort " psychosociologique. J’avancerai, avec précaution, deux ou trois hypothèses. Ce qui " interpelle " d’abord, ce qui " connote " , me semble-t-il, au niveau du " consensus " " franco-français " , c’est - " y’a pas photo " - l’instinct grégaire, le souci d’appartenance. On fait comme les autres pour ne pas avoir l’air largué. Lorsque j’avais une dizaine d’années, je me souviens de ma perplexité lorsque j’ai entendu, pour la première fois, un camarade de classe utiliser l’adverbe " vachement " . Je ne voyais pas du tout ce que cela pouvait vouloir dire. « Tu es sûr qu’on ne dit pas " taureaument " », lui demandai-je ? J’ai aussitôt emboîté le pas. On veut d’autant plus appartenir au groupe que les tics de langue viennent le plus souvent d’en haut, des médias en particulier. Prenons "sociétal " . Comment faisait-on, avant 1972, lorsque ce mot nous arriva d’Angleterre ? On disait " social " . De fait, les Anglais avaient forgé cet adjectif car leur pays avait été, durant les années soixante, un formidable vivier de réflexions sur ce qu’était " la société " , sur ce qu’était la place de l’individu dans et par rapport à la société. Ce débat avait été brutalement clos par Madame Thatcher qui avait décrété : « La société, ça n’existe pas » (There is no such thing as society ». Prenons également " solutionner " ou " spécificité " . On se verrait en plouc anthentique si l’on disait " résoudre " ou " particularité " .

Je pense en outre qu’il est de l’intérêt de la classe dominante et de ses relais de brouiller l’écoute du plus grand nombre. Plus la langue est stéréotypée, moins elle tremble, comme disait Roland Barthes, moins elle permet des échappées, un jeu - forcément subversif - sur elle-même. Ainsi, comme l’écrit Chiflet, l’expression " C’est limite " est objectivement incompréhensible. Elle a d’autant plus de succès que, justement, lorsqu’on dit " C’est limite " , on ne sait pas où est la limite. Tout comme l’expression " feuille de route " . D’origine militaire (ce n’est pas un hasard), " feuille de route " accompagne désormais, systématiquement, toute programmation d’une " réforme " , en confinant les citoyens sur un itinéraire précis, empêchant tout questionnement incongru. "Effectivement " , et même " tout à fait " .

Et puis, dans la société de plus en plus violente et infantilisante dans laquelle nous nous efforçons de survivre sans " aller dans le mur " , nous avons besoin d’être protégés avec soin, couvés, cocounés, comme il faut dire avec les Anglais. Les tics de langage peuvent nous y aider. On utilise ainsi des pléonasmes réconfortants. Chiflet cite " prévoir d’avance " , " un proviseur de lycée " , " deux jumeaux " , " la samba brésilienne " , " au jour d’aujourd’hui " (un comble puisque " aujourd’hui " signifie " au jour de ce jour " ; essayez, sans bégayer, " à demain demaind’main " ), " étapes successives " , " pondre un oeuf " , "le tri sélectif". Autre manière de se rassurer : dire " un Black " au lieu d’un Noir. Le Blanc nomme sans nommer, donc il met à distance, tandis le Noir se réapproprie le stigmate (comme dans le catastrophique " Ni putes, ni soumises " , dont il n’est pas étonnant que cette étiquette ait été inventée par une sarkozyste de gôche). On a besoin d’être encouragé, fortifié, dynamisé, pardon, " boosté " (booster signifiant au choix " propulseur de fusées " , " amplificateur " pour radio ou " piqûre de rappel " ). On préfère le juste milieu du "consensus " à un accord ferme et définitif. On préfère voir du " culte " partout à de la spiritualité. Si l’on ne fait pas l’affaire, on préfère croire qu’on a fait l’objet d’une " erreur de casting " (vous avez dit " distribution " ?). On se sent bien dans toutes sortes d’espaces (" espace beauté " , " espace santé " , " espace client " , " espace multimédia " ). Concevoir est plus ardu, plus risqué qu’étudier la " faisabilité " d’un projet (les Grands-Bretons et nous, on s’aime : " faisable " : 1361, feasable : 1460, feasibility : années 1950, " faisabilité " : années 1960). Un "iconoclaste " n’est plus un briseur d’idoles qui n’a ni dieu ni maître mais un gentil contestataire original, excentrique. On ne sélectionne plus les artistes, on les " nomine " , ce qui est moins violent pour les recalés. Aujourd’hui, De Gaulle dirait aux Français d’Algérie, avec un sourire entendu : « Je vous ai " percutés " ». On ne fait plus face à des problèmes mais, ce qui est moins problématique, à des … " problématiques " . Se gratter le nez ou boire un Xérès de 1830 (en se fiant à sa " traçabilité " , bien sûr), c’est " que du bonheur ! " . Après une tragédie personnelle, on ne peut que "rebondir " .

Tout est " sous contrôle " , " y’a pas de souci " , " no problemo " , " tout baigne " !

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