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La violence policière ne peut entraîner que de la violence

Les manifestations en banlieue se poursuivent, après le viol présumé de Théo, un jeune d’Aulnay-sous-bois, par la matraque d’un policier. Le photographe NnoMan Cadoret, qui suit depuis des années le comportement des policiers, explique dans cette entretien que les « jeunes et les moins jeunes n’en peuvent plus » des violences policières et du racisme.

Reporterre - L’interpellation extrêmement brutale et le viol présumé de Théo, le 2 février à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), ont ravivé la question des violences policières et notamment du contrôle au faciès. Quelle expérience en avez-vous ?

NnoMan Cadoret - J’ai grandi à L’Haÿ-les-Roses, une commune tranquille du Val-de-Marne. A partir du moment où j’ai eu l’âge de sortir seul à la Paris, je me suis fait systématiquement contrôler.

Mon contrôle le plus marquant, c’était un soir à Bastille, avec mon frère. Dans les escaliers du métro, trois policiers, deux hommes et une femme, nous ont regardé vraiment méchamment. Nous avons continué notre route et là, je les ai entendus se mettre à courir – la matraque, les clefs et les menottes qui tapaient sur leurs poches. L’un d’eux a attrapé mon frère par le col et lui a mis un coup de poing dans le visage.

Ils nous ont entraîné dans un local de la RATP. Un des policiers m’a collé sa matraque sur le torse. Il m’a dit : « Vous pouvez gueuler maintenant, il n’y a plus personne pour vous entendre. » Il a ouvert mon sac et jeté tous mes tickets de métro par terre. Quand je lui ai demandé pourquoi il faisait ça, il m’a répondu, « Baisse les yeux, ou je t’en mets une ». J’ai continué à le fixer et il m’a mis une tarte dans la gueule. J’étais en classe de troisième.

Le contrôle typique, c’est quand tu marches dans les couloirs du métro et que des policiers te demandent de te plaquer contre le mur, de vider tes poches et te palpent devant tout le monde. C’est une succession d’humiliations systématiques. Comme je suis blanc, ça ne m’arrivait qu’une fois par jour ; mes potes noirs et arabes, c’est huit à dix fois. Pour échapper à ça, il m’est arrivé de me barrer en courant, même si je n’avais rien à me reprocher. C’est ce qu’a fait Adama Traoré, 24 ans, le 19 juillet dernier à Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise), parce qu’il n’avait pas sa carte d’identité sur lui. Il a essayé de s’enfuir, et il est mort à la gendarmerie. C’est aussi ce qu’ont fait Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, morts électrocutés dans un transformateur à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) en octobre 2005.

Cette violence ne peut entraîner que de la violence. Aujourd’hui, on est face à des jeunes et à des moins jeunes qui n’en peuvent plus. L’histoire de Théo fait écho à des expériences personnelles chez de nombreux habitants des quartiers.

Comment la situation a-t-elle évolué ces dernières années ?

Les nouveaux moyens technologiques ont un peu changé les choses. Dès que des policiers font un contrôle, je mets mon téléphone en mode vidéo ou dictaphone et je le laisse dans ma poche. Ce type de réflexe oblige la police à faire plus attention et permet de rendre ces violences visibles. Notamment auprès des médias, réticents à se mouiller dans les affaires de violences policières quand n’y a pas d’image.

On l’a vu avec l’agression du lycéen de Bergson, à Paris en mars 2016 pendant la contestation de la loi travail. Un policier lui a mis un coup de poing sur le visage alors qu’il était tenu par-derrière. La scène a été filmée. Le policier n’a rien pris – huit mois de prison avec sursis sans inscription au casier judiciaire. Mais cette vidéo a enclenché un mouvement lycéen très dur. Pareil pour Théo : il existe une vidéo où l’on voit son pantalon tomber.

Comment expliquez-vous cette violence policière ?

Aujourd’hui, plus de 50 % des policiers votent pour le Front national. Tous les témoignages convergent pour dire que les violences se doublent d’insultes raciales. Je pense qu’une partie de la police est raciste, malgré les tentatives des dernières années de l’ouvrir à des anciens des quartiers et de mettre en place des patrouilles constituées d’un noir, d’un arabe et d’un blanc.

Pendant longtemps, les habitants des quartiers populaires ont été perçus comme dépourvus de conscience politique et sans défense. Dans les années 1980-1990, il était facile de s’attaquer à des jeunes dont les parents n’avaient pas de papiers et ne parlaient pas bien le français. Quand un jeune se faisait tabasser dans un commissariat, au mieux ses parents ne faisaient rien, au pire il se faisait disputer parce qu’ils considéraient que s’il s’était fait frapper, c’est qu’il avait commis un délit.

Ce sentiment de culpabilité est très présent. En juin 2009, un retraité algérien, Ali Ziri, interpellé en état d’ébriété, est tombé dans le coma en garde à vue. Il est mort deux jours plus tard à l’hôpital d’Argenteuil (Val-d’Oise). En Algérie, après la cérémonie de commémoration, sa femme a demandé au comité de soutien venu exprès ce que son mari avait vraiment fait – sous-entendu que s’il avait été tué par la police républicaine française, c’est qu’il avait forcément fait une connerie. Or, quand bien même ç’aurait été le cas, il ne méritait pas de mourir.

Comment améliorer la situation ?

Au-delà d’améliorer le fonctionnement de la police, il faut améliorer tout le reste. Dans de nombreux quartiers, les associations de jeunesse ferment peu à peu. S’ils n’ont pas de référent pour les conseiller, les jeunes vont rester enfermés dans leurs quartiers et se débrouiller comme ils peuvent, souvent dans l’illicite.

J’ai été animateur en centre de loisirs pendant neuf ans. Certains jeunes, trop âgés pour les activités proposées, revenaient quand même me parler. Un jour, l’un d’eux est venu avec un chien de combat caché dans son sac de sport. Il n’est pas venu se vanter qu’une mise à mort de chien pouvait lui rapporter 500 euros ; il est venu me demander mon avis. Le problème, c’est qu’en neuf ans, je n’ai jamais été titularisé, mes collègues non plus. Ce qui fait qu’au bout d’un moment, les gens partent et les jeunes perdent leurs référents.

Tout de même, des débats sont engagés sur la doctrine du maintien de l’ordre dans les quartiers, la vidéo embarquée, la police de proximité, le récépissé... Que pensez-vous de ces différentes mesures ?

Le récépissé serait une bonne chose. Il faisait partie des 60 promesses de François Hollande en 2012 et aurait déjà dû être adopté.

Le problème, c’est que face aux politiques et à la justice, des policiers très nombreux, très syndiqués, mettent la pression. En janvier 2016, j’ai assisté au procès d’assises du policier Damien Saboundjian, qui a tué Amine Bentounsi, 28 ans, d’une balle dans le dos en avril 2012 à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis). Toute la semaine, de nombreux policiers en civil étaient là. Quand Damien Saboundjian a été acquitté pour légitime défense, tous ces policiers en survêt-baskets, censés être en congé, ont sorti leurs matraques, se sont mis devant la famille de la victime et l’ont menacée. D’autres ont sauté dans le box des accusés pour extraire leur collègue.

Damien Saboundjian est toujours policier. Un avocat lui a demandé pourquoi on le croirait lui, plutôt que les témoins. Il a répondu : « Parce que je suis policier et que c’est moi qui détiens la vérité. » La police agit en toute impunité.

Pour en revenir à Théo, comment expliquer que d’un côté, des manifestants se prennent six mois de prison alors que le policier accusé de viol est toujours dehors ? L’injustice est trop flagrante. Je ne pense pas que brûler la voiture du voisin soit la solution, mais je peux entendre que ça puisse être le moyen d’expression trouvé par des personnes qui ne savent plus comment se faire entendre.

Comment la résistance s’organise-t-elle dans les quartiers ?

Dans les années 1980-1990, le Mouvement de l’immigration et des banlieues (Mib) a été précurseur sur ces thématiques de contrôles au faciès et de violences policières. Le collectif Urgence, notre police assassine a été créé en 2012 par la sœur d’Amine Bentounsi, Amal. Plusieurs collectifs et familles victimes de violences policières s’y sont joints.

Je trouve important que les familles puissent s’exprimer sur ces questions-là, en dehors des grosses associations type SOS Racisme ou la Licra. Non seulement elles doivent faire leur deuil, mais aussi se battre pour que justice soit faite et lutter contre la répression qu’elles subissent dans leur combat. En novembre 2016, deux des frères d’Adama Traoré, Youssouf et Bagui, ont été arrêtés pour des insultes et des coups portés sur des policiers. Bagui Traoré a pris huit mois de prison ferme alors que les policiers n’étaient même pas sûrs qu’il était l’auteur des coups. Malgré tout, la famille Traoré, en s’appuyant sur des forces locales et à l’aide d’anciens du Mib, a réussi à lancer une belle mobilisation. Le 2 février, ils ont organisé un concert de soutien à La Cigale à Paris : la salle était pleine !

Mais les violences frappent souvent des familles qui ne sont pas militantes. Les inculpés de la loi travail, engagés dans des réseaux militants, savaient en général comment se défendre. Tous les gens qui partent en manifestation aujourd’hui ont le numéro d’un avocat dans la poche. Mais se faire tuer en allant faire ses courses, ce ne sont pas des choses auxquelles on peut se préparer.

Et Nuit debout ? La répression policière s’est exercée sur la place de la République, Amal Bentounsi est venue y raconter l’histoire de son frère et une initiative de dialogue entre les citoyens et la CGT police a été lancée (ici et ici)...

Beaucoup de gens savaient qu’il y a des violences policières en banlieue. A Nuit debout et pendant la mobilisation contre la loi travail, ils ont vécu quelque chose qui y ressemblait. Ce qui fait que maintenant, des organisations militantes blanches parisiennes comme l’Action antifasciste Paris-banlieue (Afa) travaillent avec des membre d’Urgence, notre police assassine, d’anciens du Mib et des gens comme l’activiste Almamy Kanouté. Des choses commencent à être mises en place, même si ça reste minime parce qu’il y a tout un travail à faire de connaissance mutuelle. L’idée est d’essayer d’apporter une réponse commune à un problème global. Par exemple, aurait-on été capables d’aller silencieusement, à 10.000 personnes, devant l’hôpital où se trouvait Théo ? [Théo est sorti de l’hôpital jeudi 16 février].

Quant au dialogue avec les policiers... J’ai discuté avec le secrétaire général de la CGT Police Alexandre Langlois. Il n’a pas l’air d’être un mauvais gars et il subit de grosses pressions au travail. Je comprends que des personnes qui viennent juste de découvrir les violences policières essaient de discuter, disent que les policiers ne sont pas tous des salauds. Mais quand toute ta vie, le seul rapport que tu as eu avec la police c’est la répression et l’humiliation, il y a un décalage.

Certes, c’est une minorité de policiers qui agit avec brutalité. Mais la majorité la couvre. S’ils étaient dénoncés par leurs collègues, les policiers violents pourraient être considérés comme des brebis galeuses. En attendant, ce qu’on voit, c’est une police qui fait corps.

Vous avez également travaillé à la Coalition climat 21 où vous étiez en charge de la mobilisation dans les quartiers populaires à l’approche de la COP 21. Violences policières, injustices économiques et environnementale... Y a-t-il un lien ?

Tout est lié. Quand on regarde toutes les injustices subies par les habitants des quartiers, les injustices environnementales en font partie : la pollution, la malbouffe, les logements mal isolés...

A la Coalition, j’avais quatre mois pour organiser la mobilisation. C’était impossible. Les seules personnes qui vont parler dans ces quartiers, ce sont les politiques en période électorale et les religieux. Quand je suis arrivé pour proposer de parler du climat et d’organiser une grande marche, les habitants ont rigolé ! Pour des gens qui ne trouvent pas de boulot, pas de place en crèche, même s’ils habitent dans des endroits pollués et le savent, ça reste trop lointain. Les questions de réchauffement climatique sont considérées comme des problème très blancs, très bobos.

Pendant la canicule, quand les petits cassent les canalisations pour jouer dans les jets d’eau, les politiques les traitent de sauvageons, disent que c’est dangereux. Mais la réalité, c’est qu’il fait plus chaud dans ces quartiers-là que dans d’autres endroits de la ville. Et que les problèmes économiques rendent la situation intenable, parce que les gens n’ont pas les moyens d’aller se rafraîchir ailleurs ou d’acheter un climatiseur.

Le meilleur angle de sensibilisation, c’est de travailler avec des militants américains de la la Grassroots Global Justice Alliance déjà sensibilisés aux questions de justice climatique. Quand Kali Akuno raconte que quand il était jeune et membre d’un gang, les policiers l’ont embarqué et l’ont déposé dans la ville d’une bande rivale au lieu de l’emmener au poste, et qu’il s’est retrouvé avec plusieurs côtes cassées et le bassin déplacé, c’est évocateur. Il est capable de faire le lien entre les violences policières et son quartier où l’air est tellement pollué qu’il ne voit pas au bout de la rue, pour en arriver à un combat pour la justice climatique. C’est hyper intéressant. Mais ce travail de sensibilisation prendra des années.

Propos recueillis par Emilie Massemin

NnoMan Cadoret est photographe indépendant au sein du collectif Oeil. Il a commencé à documenter les violences policières après avoir assisté au tabassage d’un jeune par des CRS lors d’une manifestation en 2005. Il a couvert les manifestations de soutien à Théo des derniers jours, ainsi que la mobilisation contre la loi travail et le démantèlement de la jungle de Calais.

Voir aussi : Le Parlement élargit encore les dispositions répressives et les pouvoirs de la police

»» https://reporterre.net/NnoMan-Cadoret-La-violence-policiere-ne-peut-en...
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