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Le Monde Diplomatique (septembre 2019)

Serge Halimi revient sur l’élection d’Ursula von der Leyen à la tête de la Commission européenne, et ce n’est pas triste : « Qui a élu Mme von der Leyen ?

Providentielle, la canicule de juillet 2019 ! Elle a occulté une affaire tout aussi révélatrice des dérèglements actuels, mais démocratiques, ceux-là. Aveuglés par la sueur, peu d’Européens ont en effet remarqué que le discours politique dont on les abreuvait depuis au moins trois ans venait d’être dynamité. Et la presse, occupée à d’autres « investigations », ne s’est pas démenée pour le leur signaler.

Des centaines de millions d’électeurs européens étaient jusque-là bercés par un grand récit manichéen. La politique de l’Union et le scrutin de mai dernier se résumaient, leur disait-on, à l’affrontement entre deux camps : les libéraux contre les « populistes » (1). Le 2 juillet, un sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’Union recommande que la ministre chrétienne-démocrate allemande Ursula von der Leyen devienne présidente de la Commission européenne. L’idée serait venue de M. Emmanuel Macron. Sa suggestion est naturellement reprise par la chancelière allemande Angela Merkel, mais aussi par… le premier ministre hongrois Viktor Orbán.

Peu de temps avant sa mort, Pierre Péan écrivit cet article sur la lutte anticorruption : « Depuis le milieu des années 1980, la vie publique française semble marquée par un paradoxe. D’un côté, la montée du chômage, des inégalités sociales et géographiques, la mondialisation économique, le désengagement de l’État- providence tel qu’il fut conçu après la seconde guerre mondiale et son redéploiement au profit des entreprises privées ont scandé notre temps. De l’autre, le monde médiatique a hissé au sommet de sa hiérarchie non pas l’enquête sociale ou le reportage économique, susceptibles d’éclairer ces transformations, mais un genre et une figure qui d’ordinaire prospèrent quand tout se délite : le scandale de corruption politico-financière et le journaliste dit « d’investigation ».

Faut-il sermonner le monde ou le changer, demandent Benoît Bréville et Renaud Lambert ? : « En 2017, en France, M. François Fillon, candidat des Républicains, voit s’évanouir ses chances d’accéder à l’Élysée lorsqu’une enquête est ouverte contre son épouse, accusée d’avoir bénéficié d’emplois fictifs. En 2018, la justice brésilienne soupçonne l’ancien chef de l’État Luiz Inácio « Lula » da Silva d’avoir touché des pots-de-vin et lui interdit de se présenter à l’élection présidentielle. En 2019, l’ancien président de l’Assemblée nationale française François de Rugy démissionne de son poste de ministre de l’écologie quand la presse révèle qu’il a servi homards et grands crus à des proches aux frais de l’État… De Paris à Brasília, de Londres à Séoul, la vie politique semble rythmée par les « affaires ». Le fléau – que le pape François a récemment qualifié de « cancer » des sociétés modernes – préoccupe tant que, chaque 9 décembre, sous l’impulsion des Nations unies, la planète célèbre la Journée internationale de lutte contre la corruption… deux jours après celle de l’aviation civile et deux jours avant celle de la montagne. »

Perry Anderson nous fait découvrir les arcanes d’un coup d’État au Brésil : « La destitution de la présidente brésilienne Dilma Rousseff en 2016, le procès à grand spectacle et l’incarcération en 2018 du favori de l’élection présidentielle, M. Luiz Inácio « Lula » da Silva, se fondaient sur un même motif : la lutte contre la corruption. Nombre d’observateurs ont approuvé ce coup de balai donné au nom de la justice républicaine. Avant de s’apercevoir qu’il s’agissait d’un coup d’État judiciaire qui a fini par profiter à l’extrême droite. »

Pour Tony Wood, les opposants russes sont toujours corrompus : « La destitution de la présidente brésilienne Dilma Rousseff en 2016, le procès à grand spectacle et l’incarcération en 2018 du favori de l’élection présidentielle, M. Luiz Inácio « Lula » da Silva, se fondaient sur un même motif : la lutte contre la corruption. Nombre d’observateurs ont approuvé ce coup de balai donné au nom de la justice républicaine. Avant de s’apercevoir qu’il s’agissait d’un coup d’État judiciaire qui a fini par profiter à l’extrême droite. »

Akram Belkaïd nous fait découvrir les colloques sous influences dans le Golfe : « Inviter à grands frais des personnalités renommées pour des conférences ou accueillir les réunions de prestigieuses institutions internationales : autant de procédés que les monarchies pétrolières utilisent pour renforcer leur notoriété. »

En Inde, la corruption est un mal endémique, selon Jean-Luc Racine : « Quand le premier ministre indien Narendra Modi se présenta en chowkidar (« protecteur ») de la nation, après les accrochages indo-pakistanais qui suivirent l’attentat commis au Jammu-et-Cachemire en février 2019, M. Rahul Gandhi, président du Parti du Congrès, répliqua aussitôt : « Le protecteur est un voleur. » Au vu du succès remporté par M. Modi, réélu en mai 2019 avec une majorité encore plus grande qu’en 2014, la formule n’a pas fait mouche. La corruption n’en reste pas moins une constante de la vie politique, et de la vie tout court, en Inde. »

Oliviet Pironet évoque le sort du peuple en cage à Gaza : « depuis le milieu des années 1980, la vie publique française semble marquée par un paradoxe. D’un côté, la montée du chômage, des inégalités sociales et géographiques, la mondialisation économique, le désengagement de l’État- providence tel qu’il fut conçu après la seconde guerre mondiale et son redéploiement au profit des entreprises privées ont scandé notre temps. De l’autre, le monde médiatique a hissé au sommet de sa hiérarchie non pas l’enquête sociale ou le reportage économique, susceptibles d’éclairer ces transformations, mais un genre et une figure qui d’ordinaire prospèrent quand tout se délite : le scandale de corruption politico-financière et le journaliste dit « d’investigation ».

Razmig Keucheyan réfléchit sur la consommation frénétique des biens : « Comment sortir du consumérisme ? En étendant la durée de garantie des objets. Un simple constat justifie cette proposition : 80 % des marchandises tombées en panne pendant la garantie sont rapportées au vendeur ou au constructeur pour réparation. La proportion varie bien entendu selon les cas : on tient moins à une imprimante qu’à une montre, et on attend de la seconde une plus grande longévité, quand bien même toutes deux affichent le même prix. Même s’il représente une estimation globale, ce chiffre peu connu indique que l’écrasante majorité des consommateurs fait valoir son droit quand l’occasion se présente. »

Clothilde Dozier et Samuel Dumoulin nous invitent à nous méfier de la “ bienveillance ”, cache-misère de la sélection sociale à l’école : « République », « excellences », « bienveillance » : des trois mots choisis par le ministre de l’éducation nationale, M. Jean-Michel Blanquer, pour lancer sa première rentrée, en septembre 2017, c’est le dernier qui surprend. Depuis Jules Ferry, on ne saurait parler de l’école sans invoquer la République. L’excellence est également entrée dans le vocabulaire quotidien des établissements scolaires. Elle désigne le souci de l’institution, partagé par une partie des enseignants, de ne pas concentrer les efforts et les moyens de manière disproportionnée sur les élèves en difficulté au « détriment » des autres. Traduisant la volonté de se montrer attentif, avant tout, à ne pas défavoriser les favorisés, ce mot est devenu l’expression officielle – quoique euphémisée – justifiant les écarts de réussite scolaire. »

Serge Cospérec et Frédéric Le Plaine doutent de la démocratisation de la philosophie : « La philosophie se présente volontiers comme l’emblème par excellence de la démocratie. Elle se veut sans frontières, universellement émancipatrice, championne tout-terrain de l’esprit critique. Jamais abrogées, les « Instructions » du ministre de l’instruction publique et des beaux-arts Anatole de Monzie datant de 1925 proclament que « c’est dans la classe de Philosophie que les élèves font l’apprentissage de la liberté par l’exercice de la réflexion, et l’on pourrait même dire que c’est là l’objet propre et essentiel de cet enseignement ». Quand il s’agit de l’enseigner, pourtant, force est de reconnaître qu’on est loin du compte. »

Mickaël Correya est allé à la recherche de la face cachée du miracle portugais : « Souvent loué pour avoir tenu tête à la Commission européenne et relancé le pouvoir d’achat, le gouvernement portugais est désormais à la peine. Plusieurs mouvements sociaux agitent le pays, telle la grève des chauffeurs routiers pour de meilleurs salaires. En plein été, le premier ministre a même dû réquisitionner des camions pour alimenter les stations-service. Les luttes contre la précarité et pour une hausse du pouvoir d’achat concernent les salariés du public comme du privé. »

Martine Bulard a enquêté sur la “ poudrière géopolitique ” qu’est devenue Hongkong : « Ils ont commencé par demander le retrait du projet de loi sur l’extradition ; ils réclament maintenant des élections au suffrage universel. Descendus dans la rue par centaines de milliers, les Hongkongais ne faiblissent pas, malgré la répression du pouvoir local et les menaces des dirigeants chinois. Un conflit qui tombe mal pour Pékin, au moment où Washington cherche à contenir sa montée en puissance. »

Selon Gérard Prunier, l’« État profond » est à la manœuvre au Soudan : « Á Khartoum, le 3 juin dernier, des hommes armés, censés agir au nom de l’État, dispersent les civils rassemblés depuis près de deux mois devant le quartier général des forces armées soudanaises (FAS). La répression, qui provoque la mort de cent trente à cent cinquante manifestants, choque par son ampleur dans une Afrique arabe en ébullition.

Depuis juin 1989, le Soudan, pays charnière entre l’Afrique et le Proche-Orient, se trouvait aux mains d’un groupe islamiste arrivé au pouvoir par un coup d’État militaire. Si le plus grand pays du continent subissait alors les conséquences de la guerre froide, les Soudanais se déchiraient déjà pour des raisons culturelles profondes. Le gouvernement islamiste, dirigé par M. Omar Al-Bachir, chercha pendant des années à promouvoir un programme fondamentaliste révolutionnaire global censé mettre fin à la « guerre religieuse » entre le Nord (majoritairement musulman) et le Sud (majoritairement chrétien). La volonté d’autonomie du Sud avait suscité un long affrontement militaire depuis l’indépendance, en 1956. »

La gauche bolivienne a-t-elle enfanté ses fssoyeurs, demande Maëlle Mariette ? : « Arrivé au pouvoir en 2006, le président bolivien Evo Morales briguera un quatrième mandat en octobre. Les politiques de redistribution qu’il a mises en œuvre ont permis l’émergence d’une classe moyenne diverse et parfois très prospère, à l’image des « cholos », les indigènes urbanisés. Moins militantes qu’autrefois, ces franges de la population ne partagent pas forcément les valeurs des dirigeants auxquels elles doivent leur ascension. »

Christophe Jaffrelot a repéré des alliances insolites autoor de la mer d’Omzan : « Au cours des six derniers mois, les accords qu’ont conclus le Pakistan et l’Arabie saoudite d’un côté, l’Inde et l’Iran de l’autre, donnent à penser que deux axes bilatéraux sont en train de se constituer. Toutefois, l’Iran et le Pakistan sont loin de la rupture, et le rapprochement indo-saoudien se poursuit malgré le coup de force du premier ministre indien au Jammu-et-Cachemire. »

Romain Mielcarek décrit l’impuissance ou le cynisme face aux ventes d’armes européennes en Arabie saoudite : « Après quatre ans de la guerre menée par Riyad au Yémen et au moins dix mille tués, le débat sur les ventes d’armes peine toujours à s’imposer. Entre belles déclarations et raison d’État, la plupart des pays européens, et en particulier les grands exportateurs d’armement, ont choisi de poursuivre les livraisons à destination de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. »

Gabrielle Schütz nous conseille de faire de notre sourire un métier : « Tiens-toi droite ! », « Souris ! », « Recoiffe-toi ! », « Ne tourne pas le dos ! » : ces injonctions ne sortent pas de la bouche d’une mère acariâtre, mais de celles de supérieures hiérarchiques s’adressant à de jeunes employées en tailleur. Payées au smic horaire, les hôtesses d’accueil sont majoritairement embauchées par des agences qui les placent chez des sociétés clientes. Peuplant les manifestations sportives, les inaugurations, les congrès ou les salons grand public, comme le Mondial Paris Motor Show (anciennement Mondial de l’automobile de Paris), elles orientent le public, essuyant au passage les « blagues » des visiteurs, qui les complimentent sur leur « carrosserie » ou demandent si elles sont incluses dans le prix de la voiture. Elles assurent aussi des missions en entreprise, en général plus longues. On les retrouve alors postées derrière des comptoirs pour recevoir visiteurs et employés, et tenir le standard téléphonique. Âgées généralement de moins de 30 ans, elles représentent environ treize mille salariées en France placées en entreprise, sans compter les milliers d’autres dépêchées lors d’événements ponctuels. »

Photo d’illustration : Mircea Suciu. – « Ghost (2) » (Fantôme 2), 2014

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