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Le syndrome Georges Soros

Avez-vous déjà entendu parler de Georges Soros ? Vous savez, ce milliardaire étasunien bien connu pour ses activités prétendument « philanthropiques » et sa fameuse fondation Open Society ? Vous l’avez peut-être aussi connu par le biais de ses détracteurs, qui s’en servent comme leur épouvantail maléfique. Et si vous êtes de gauche, il vous est forcément arrivé de vous faire accuser, par ces gens, d’être financé par lui ou, au moins, d’en être l’idiot utile !

Georges Soros et les fondations de « bienfaisance »

Du haut de sa fondation et de son argent, le milliardaire prétend lutter pour la démocratie et les droits de l’Homme, mais est-ce bien vrai ? Disons que ce n’est pas totalement faux, même si évidemment il n’aide personne lui-même. L’effet de son militantisme (disons indirect) est cependant bien visible sur le terrain des luttes sociales, puisqu’il finance et conseille des groupes déjà existants et des opposants notoires. Mais ce qu’il faut savoir est que l’apparente philanthropie du milliardaire cache aussi des intérêts financiers, puisque l’origine de sa fortune n’est pas issue de la production, mais s’est constitué essentiellement autour de la spéculation financière et sur le cours des monnaies.

Son Open Society Foundations doit donc être vue comme potentiellement au service de ses activités de spéculation, puisqu’elle a une influence bien réelle sur la stabilité des États et sur la production de celles-ci. Cela lui permet de prévoir certaines des conséquences financières d’événements auxquels il participe (afin bien sûr d’en tirer le meilleur profit), même si de pareilles opérations sont risquées et sont loin de toujours fonctionner.

Pour ce qui est de ses activités subversives, celles-ci ne sont pas un secret et Georges Soros en tire une grande fierté. Chez les milliardaires étasuniens, il est d’ailleurs de bon ton de s’ingérer dans la politique internationale. Sans compter qu’ils ne seront pas du genre à se scandaliser, si « par accident » l’un d’eux devait faire un petit profit au passage ! Après tout, le rêve des « millionnaires philanthropes » n’est-il pas de marier le capitalisme au « progressisme » ?

En dehors de celle de Soros, les fondations militantes, appartenant à de richissimes familles démocrates (les Clinton, Gates, etc.), ne manquent pas et si nous y ajoutons toutes les fondations de « bienfaisance » que les services secrets d’États se dotent, comme la National Endowment for Democracy (liée à la CIA), il y a de quoi douter de la bonne foi de bien des organisations soutenues par des fondations de « bienfaisance ».

Il serait néanmoins absurde de tout jeter, en condamnant l’intégralité des causes que ces fondations soutiennent, puisque le monde est complexe et des intérêts contraires peuvent momentanément converger. Le cas des Kurdes en est un exemple récent [1], mais nous pouvons aussi nous référer aux cas historiques, comme le financement des bolcheviks [2] pendant la Première Guerre mondiale. Autrement dit, s’il est avéré que la « philanthropie » de ces milliardaires n’est pas ce qu’elle prétend être, il n’est pas pour autant un indicateur des causes à proscrire. Tout demeure une question de contexte.

Il faut cependant admettre que les causes soutenues activement par ces gens sont rarement de celles qui mettent en cause le capitalisme et l’ordre bourgeois et, bien souvent, elles sont carrément nuisibles au progressisme social. Les groupes subversifs sont légion dans le monde et les causes sans dangers pour l’ordre bourgeois le sont encore plus. Il est d’ailleurs très facile de constater que les organisations socialistes de masse et leurs dirigeants sont la plupart du temps combattus par eux [3]. Et ne parlons pas des États socialistes en lutte, comme le Venezuela ou Cuba, qui sont directement la cible de leurs attaques, malgré toute la solidarité et l’internationalisme dont ils font preuve.

Le « progressisme » de ces fondations et des philanthropes qui les dirigent ne va généralement pas beaucoup plus loin que ce que propose le libéralisme classique et les théories postmodernes, c’est-à-dire les droits de la personne et son corollaire obligé : le droit de propriété ! Il est donc naïf de croire en un quelconque potentiel révolutionnaire de leur part et leurs actions doivent être minutieusement analysées afin d’en définir la dangerosité au jour le jour.

Les « antimondialistes »

Ceci étant dit, l’essentiel du « syndrome Georges Soros » ne se trouve pas chez les « millionnaires progressistes » ni chez les organisations qu’ils financent, mais bien de leur antithèse nationaliste ou « antimondialiste ». Cette tendance, nettement marquée à droite, se sert allègrement de l’activisme de ces milliardaires afin de délégitimer les luttes progressistes dans leur ensemble et exagère volontairement le pouvoir de leurs organisations pour en faire leur deus ex machina qui justifie de facto le conservatisme social. Je dois préciser que ce que je présente comme le « syndrome Georges Soros » dépasse de loin le cas du personnage. J’utilise son nom tout simplement, puisque l’abus constant de l’argument magique du payroll de Soros, par ses détracteurs, est devenu un comique de répétition (running gag) à gauche. Running gag qui pose également son lot de problèmes, puisqu’il finit par leur faire oublier l’effective dangerosité de ces organisations. Enfin, passons.

La logique implicite de l’antimondialisme est assez simple à comprendre pour peu que vous en intégriez les postulats implicites. L’un d’eux est que le monde des puissants n’est pas en concurrence comme on peut l’observer, mais serait unis dans la construction d’un État mondial. Qu’importe l’organisation concrète de ce projet et comment les anciens dirigeants se partageraient le pouvoir. Le fait qu’un État multinational mondial diminue drastiquement les places au pouvoir et ruinerait tout l’intérêt que les capitalistes tirent de la concurrence entre les États (paradis fiscaux, pays à bas coût de mains-d’œuvre, marchés de consommateurs, etc.) n’est pas un problème puisque le joker de l’organisation secrète, de type franc-maçonne, est toujours là pour en expliquer les paradoxes.

Le second postulat de l’antimondialisme est que le projet de l’État mondial ne peut évidemment pas être conservateur, mais uniquement progressiste. Pour en arriver à cette conclusion, il faut évidemment mettre de côté l’activisme des lobbies et les fondations militantes conservatrices. Et ne parlons pas des organisations d’extrêmes droites indirectement financées par ces fondations dites progressistes ! Celles-ci font évidemment mauvais genre et les explications données varieront d’une tendance à l’autre quand elles ne sont tout simplement pas ignorées.

Il n’est évidemment pas ici question de dresser une cartographie de ces thèses. Retenons simplement leur conclusion : tout ce qui s’éloigne du nationalisme conservateur est au mieux suspect, au pire complice du « mondialisme ». Donc, si votre cause est jugée progressiste ou internationaliste par les antimondialistes, une thèse peut vous être attribuée en moins de deux ! L’habillage de celle-ci variera selon l’actualité du moment, mais vous pouvez être sûr que le projet du gouvernement mondial s’y trouvera au bout.

Afin de donner un peu d’autorité à leurs thèses, certains penseurs illuminés seront bien sûr mis en avant. Il est d’ailleurs assez facile d’en trouver, puisque la social-démocratie molle regorge de théoriciens qui croient naïvement pouvoir régler tous les problèmes du monde avec un État mondial [4]. Néanmoins, les mécanismes concrets pouvant amener à l’existence et au maintien d’un tel projet n’ont pas à être réellement démontrés, puisqu’ils sont censés aller de soi. Sur ce point, les mondialistes et les antimondialistes s’entendent à merveille !

Le « syndrome Georges Soros »

Pour en revenir à ce que j’appelle « le syndrome Georges Soros », celui-ci ne se limite pas seulement aux élucubrations des antimondialistes, mais se dévoile réellement par la réaction qu’il engendre dans le débat public. Autrement dit, dans la relation « dialectique » entre complotistes et anti-complotistes, au travers des débats de société. Dès lors que l’un prend une position, l’autre prend position pour la partie adverse, même si le débat dépasse de loin leurs compétences en la matière.

Pensons simplement à cet étrange débat qu’il y a eu autour de la Chloroquine. Le professeur Didier Raoult (directeur de l’Institut hospitalo-universitaire en maladies infectieuses de Marseille et spécialiste des maladies infectieuses tropicales émergentes) s’est mis à faire des déclarations de victoire quelque peu prématurées et (disons-le) cavalières sur un cocktail de médicament qu’il a testé et qui incluait de l’hydroxychloroquine. Dans le cadre anxiogène de la pandémie de Covid-19 que nous vivons présentement, il n’en fallait pas beaucoup plus pour créer un emballement populaire et encore moins pour que ce débat épistémologique de pointe s’explique (comme tous les autres) par le complot mondialiste. S’il y a débat entre spécialistes, ce n’est pas parce que l’étude de Raoult est bâclée et que ses conclusions sont inexploitables. Non ! C’est parce que les mondialistes veulent faire baisser la population mondiale par un virus qu’ils ont eux-mêmes créé en laboratoire [5]. La thèse est donc que le professeur Didier Raoult est un sauveur que les assassins mondialistes de l’OMS veulent faire taire. Évidemment, le fait qu’un tel complot ait comme conséquence un effondrement économique mondial et soit la cause d’un retour de l’État-nation partout dans le monde semble avoir passé sous leurs radars. Après tout, ils auraient pu inventer une thèse inverse et elle n’aurait pas été moins bancale.

Cependant, de l’autre côté du tableau ce n’était pas beaucoup mieux, car le professeur Raoult fût traité de manière bien peu élégante par une bonne partie de l’élite morale autoproclamée. Parfois même traité de savant fou et jugé sur des éléments aussi « pertinent » que sa chevelure, le professeur Raoult avait bien de quoi s’arracher ses cheveux (trop) longs à devoir discuter avec de pareils crétins ! Mais bon, le débat était tellement grotesque que le calme est relativement revenu dès lors que les autorités compétentes (ainsi que le bien moins compétent président français), ont rappelé que le cocktail médical du professeur Raoult restait prometteur, malgré les études bâclées et le soutien des conspirationnistes. Il serait donc irrationnel de priver la méga étude de cet autre traitement, puisque les puissants du monde sont le plus souvent assez âgés. Donc fatalement menacés par le virus eux aussi.

Un syndrome issu des réseaux sociaux

Comme vous pouvez le constater, autant le phénomène du conspirationnisme est ancien, autant l’effet de masse qu’il engendre est lui-même récent. J’affirmerais même qu’il se confond très bien avec l’arrivée des médias sociaux. Comme mentionné ci-dessus, l’antimondialisme prend ses racines dans des tendances politiques beaucoup plus anciennes, mais notre syndrome n’est pas un phénomène autonome, uniquement issu des seuls antimondialistes, mais prend d’abord racine dans le fossé grandissant qui se constitue entre les peuples et l’élite « médiatico-politico-financière ». Si cette dernière prétend souvent que la montée du conspirationnisme est issue de la seule liberté sur internet, elle rate (ou cache) sa propre capacité de production de fakes news.

La réalité est que la propagande d’État et des lobbies de tout genre est beaucoup plus difficile à cacher avec les médias sociaux et le journalisme indépendant qu’il rend possible. La liberté du net est donc un contre-pouvoir très efficace à la propagande. Le problème est plutôt que ce contexte de propagande et de contre-propagande représente un terreau très fertile aux théories de la « conspiration mondiale ». Seulement, la capacité de trier le bon grain de l’ivraie n’est pas un art inné pour tout le monde et ce sont généralement les biais politiques qui priment sur la vérité. Autrement dit, on cherche d’abord à trouver ce qui nous arrange au lieu de rechercher la fiabilité de ce qu’on croit.

Notons également que l’arrivée de l’internet dans nos vies a été, pour les diverses tendances de l’extrême droite, une revanche inespérée, puisque celle-ci est l’épouvantail d’un peu tout le monde depuis 1945. C’est donc avec un appétit vorace qu’elle s’est emparée du média au tout début afin d’y répandre sa vision du monde. Vision où les forces de « l’ordre cosmique » (ou naturel) combat les forces du chaos, du mal, de Satan ou que sais-je, incarné par « l’alliance » du marxisme et du capitalisme (sic). C’est-à-dire les « mondialistes » ! La pilule présentée ainsi semble assez dure à avaler, mais avec un discours savamment entouré de socialisme utopique et d’antimodernisme [6], le monde d’avant devient aisément falsifiable et on en vient à regretter le « bon vieux temps » de la religion, du patriotisme et de la monarchie !

Comme je l’ai déjà mentionné plus haut, ces idées préexistaient aux réseaux sociaux, mais leur propagation rapide et l’impact qu’elles suscitent dans le débat public proviennent incontestablement de leur usage massif. Mais, encore une fois, le problème n’est pas dans la seule propagation des idées d’extrême droite, mais dans un effet indirect de l’usage massif des réseaux sociaux et qui touche un peu tout le monde.

Celle-ci est cette tendance qu’a les réseaux sociaux à créer des « bulles d’obsession ». Pensés initialement comme un instrument de loisir, les réseaux sociaux emploient des programmes informatiques automatiques de compilation de données (aussi appelé algorithmes) qui surveillent les habitudes des usagés dans l’objectif d’orienter leur attention vers des contenus comparables à leurs goûts. Évidemment, l’idée était surtout de faire du placement de produit, afin de payer la plateforme par la publicité, mais dès lors que le réseau devient vecteur de propagande politique, c’est surtout du contenu politique analogue qui est mis en avant par l’algorithme. Le lecteur de propagande politique devient alors immergé par son propre point de vue et n’est pratiquement plus confronté aux arguments adverses, s‘il ne fait bien sûr pas l’effort d’aller les chercher lui-même.

Cet appauvrissement du panorama médiatique crée donc des « bulles d’obsessions » qui se radicalisent naturellement au fur et à mesure que les créateurs de contenu se perdent eux-mêmes dans des guerres de visibilité (et d’égos). Guerres de visibilité essentielle à leur gagne-pain, mais qui est d’abord issue de l’algorithme et qui impose une surenchère idéologique, elle-même appelée à devenir de plus en plus extrême, puisque déconnecté des autres secteurs de l’opinion. L’effet de cette radicalisation ne touche évidemment pas que les seuls antimondialistes et racistes, mais un grand nombre de secteurs politique, au premier rang duquel trônent les « justiciers sociaux » et leurs diverses tendances.

Là où le problème devient grave, c’est lorsque ces bulles d’obsession contaminent l’espace public mainstream, puisque ces bulles s’ajoutent à la propagande médiatique habituelle. Il est beaucoup plus difficile de combattre la propagande d’État quand nous sommes submergées de théories farfelues et d’obsessions délirantes. Certains iront encore plus loin et prétendront que les services secrets encouragent, voir participent, à la dissémination de ces idées. Je n’irais probablement pas jusque-là (ne serait-ce pas complotant que de l’affirmer sans preuve ?), mais je dois avouer que les théories des antimondialistes nuisent beaucoup plus au journalisme d’investigation citoyen et la crédibilité des lanceurs d’alerte que les seuls mensonges des médias dominants. Je suis donc tenté de donner du crédit à ces accusations. Après tout, la manipulation de l’opinion publique est la raison d’être des services de communication étatiques et comme les partis politiques bourgeois sont au service de l’intérêt des capitalistes (qui possède l’essentiel des médias), il n’est pas douteux que leur communication soit convergente !

Pour conclure, je crois qu’il est déterminant, dans cette époque de confusion et d’obsession en tout genre, d’aiguiser notre esprit critique afin de savoir se protéger des intox et de la propagande de tout poil. Savoir faire le tri dans l’espace médiatique est loin d’être simple, mais il est tout de même possible de minimalement se protéger par le simple doute envers tout ce qui est extraordinaire et en utilisant une grille d’analyse aussi objective que possible. Pour ce qui est des complots des puissants, il est aussi absurde de croire en leur absence, que de croire aux thèses qui sous-entendent leur omnipotence. Les riches et les puissants complotent et manipulent les masses depuis toujours et ce n’est pas demain qu’ils arrêteront. Néanmoins, leur rayon d’action est aussi limité que le nôtre, peu importe leurs moyens financiers et leurs réseaux, puisque le monde est complexe et imprévisible. Nul franc-maçon ou Illuminati n’est en mesure de contrôler le sens de l’Histoire et ils sont même bien incapables de contrôler leurs propres affects et préjugés.

Les intérêts économiques et les luttes de pouvoir surdéterminent de loin les idéologies et les projets millénaristes et bien naïfs sont ceux qui croient que les puissants de ce monde sont libres de leurs propres déterminations sociales. Cependant, il est également primordial de rester aux aguets face à la propagande de ceux qui veulent le pouvoir pour eux seul. C’est encore plus le cas en cette période trouble de pandémie, car la tentation du totalitarisme de l’État n’est pas un complot, mais une menace bien réelle !

* * * 

[1] Le soutien de la CIA envers les rebelles kurdes explique le phénomène du Rojava.

[2] Lors de la Première Guerre mondiale, des personnes bien peu recommandables ont bel et bien aidé les bolcheviks, mais pas du tout parce que procommunistes, mais dans l’objectif de déstabiliser l’empire russe. La réussite de la Révolution d’Octobre fut d’ailleurs une surprise générale dans le monde.

[3] Ces organisations ou personnalités de gauches sont généralement traitées de populistes, d’autoritaires et (ridiculement) d’antisémite !

[4] Il s’agit de l’idée selon laquelle les problèmes mondiaux (réchauffement climatique, paradis fiscaux, pauvreté, droit de l’Homme, etc.) nécessitent des solutions mondiales. Ces solutions mondiales demandent nécessairement un exécutif pour les mettre en place. Donc création d’une forme quelconque d’État à l’échelle mondiale.

[5] Notons qu’une autre thèse (plus sobre cette fois) présente le professeur Raoult comme le promoteur d’un médicament efficace contre la Covid-19, mais pas suffisamment lucratif pour « Big pharma ». Évidemment, le fait que l’économie globale soit en train de s’effondrer ne semble pas les chicoter plus que ça. Comme si les actionnaires des pharmaceutiques n’étaient pas financièrement touchées par la crise et n’avaient rien à perdre que la crise soit maximale !

[6] Le champion en la matière reste l’association d’Alain Soral : Égalité & Réconciliation.

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