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Prigojine, chasseur ou proie ?

L’épisode haut en couleurs et en émotions de la rébellion réelle ou supposée d’Evgueni Prigojine, le propriétaire de Wagner, la milice russe qui s’est illustrée à Bakhmout, s’est terminé brutalement hier, samedi 24 juin 2023, vers 20 heures, par l’annonce du retrait de ses troupes "pour éviter un bain de sang". Elles étaient arrivées à 200 km de Moscou, après avoir abattu plusieurs aéronefs et tués leurs pilotes selon Erwan Castel : « @Rybar évoque lui-aussi les morts et, comme Operline, il regrette la perte d’autant d’aéronefs : depuis la contre-offensive ennemie, aucun aéronef n’avait été perdu par l’armée russe ! Surtout un QG volant Il-22. On parle de 15 soldats russes morts. »

Toute l’opération est si mystérieuse et troublante du début jusqu’à la fin, que les conjonctures et les hypothèses vont bon train, maintenant qu’elle s’est terminée aussi brutalement qu’elle a commencé et sans trop d’effusion de sang.

Une Maskirovka ?

Dans le camp de l’Occident collectif, on se console de l’échec du putsch en parlant de l’humiliation et de la faiblesse de Poutine, et de la guerre civile qui fait rage en Russie. Bref toutes les sornettes habituelles ! Dans le camp de la majorité mondiale, la théorie la plus répandue, il me semble, est celle que défend Larry Johnson, le grand analyste étasunien, ex agent de la CIA, dans un article intitulé " La Russie remporte l’oscar du meilleur coup d’État, Prigojine remporte le prix du meilleur acteur " : « Et si le "coup d’État" de Prigojine était de la Maskirovka ? ... Je pense qu’il s’agit d’une mise en scène du Kremlin. Poutine et ses chefs des renseignements savaient ce que l’Occident essayait de fomenter en Russie et se rendaient compte que l’Ukraine et l’OTAN étaient sous le choc de l’échec leur contre-offensive et des pertes massives en hommes et en matériel qu’elle a entraînées. Pourquoi ne pas utiliser la tentative de coup d’État comme une bonne couverture pour le déplacement massif de troupes tout au long de la ligne entre Moscou et Rostov sur le Don ? »

Ou bien pour séparer les fidèles des traîtres, la fameuse cinquième colonne ?

Ou bien, pour se débarrasser de Sergueï Shoïgou, le ministre de la défense, et de Valeri Guerassimov, le commandant des forces armées russes ? Les deux hommes sont des dinosaures pratiquement intouchables et leur départ était apparemment la seule demande de Prigojine. Simplicius the Thinker note que "Shoïgou était détesté" parce qu’il n’avait jamais servi dans les forces armées, qu’on le jugeait incompétent, qu’on le soupçonnait de népotisme et de corruption et que sa fille menait une vie scandaleuse.

Un vrai putsch ?

En suivant le déroulement de la rébellion, je ne pouvais pas me sortir de la tête que Prigojine avait été retourné et qu’on assistait à un putsch pour renverser Poutine. On sait que c’est le rêve de l’US-EU-OTAN. Les arguments mensongers de Prigojine étaient exactement les mêmes que ceux de l’Occident, depuis l’interprétation du déclenchement de la guerre en Ukraine, à la lutte contre la corruption, en passant par la propagande des experts atlantistes des plateaux TV. Et j’étais étonnée qu’aucun des analystes que je consultais ne reprenait cette hypothèse parmi toutes celles qu’ils avançaient, jusqu’à ce matin ou j’ai découvert avec soulagement l’article de Simplicius the Thinker "Fin du siège de Prigozhin - Analyse post-mortem" qui disait :

« À un moment donné, il m’a semblé de plus en plus que le coup d’éclat de Prigojine était en fait un véritable coup d’État occidental visant à renverser Poutine. »

Selon lui, Prigojine était en lien avec des oligarques libéraux qui voulaient mettre fin à l’opération spéciale. Prigojine l’avait d’ailleurs lui-même demandé avec véhémence durant les derniers jours de la capture de Bakhmout. De plus, il y a des preuves que l’opération était très bien planifiée, notamment « des textos montrant que Wagner essayait en fait de corrompre les forces d’opérations spéciales russes non seulement pour qu’elles rejoignent leur rébellion, mais aussi pour qu’elles livrent des informations secrètes sur le ministère de la défense russe ».

Donc, pour Simplicius, « Toute cette mise en scène était en fait un coup d’État financé par des oligarques, peut-être soutenu par l’Occident, et destiné à renverser Poutine. Shoïgou et Gerasimov n’étaient qu’une couverture pour convaincre les troupes de Wagner de marcher sur le Kremlin. Shoïgou est une cible commode, car les troupes ne l’aiment pas. Tout ce que Priggy avait à faire, c’était de dire à ses troupes : nous allons éliminer Shoïgou et laisser les rênes à Poutine.

« Voyez-vous, une fois les troupes arrivées au Kremlin, il aurait placé quelques milliers d’entre elles en cordon autour du Kremlin. Ensuite, une avant-garde beaucoup plus réduite de ses révolutionnaires les plus dignes de confiance, les plus irréductibles et les plus fanatiques -Dmitry Utkin les a sûrement sous ses ordres- serait entrée au Kremlin avec Prigojine sous prétexte d’"aller arrêter Shoïgou".

« Et peu après les soldats de Wagner auraient vu Prigojine apparaître sur le balcon du Kremlin avec la couronne sur la tête, pour les saluer en tant que nouveau dirigeant de la Russie. Car c’était l’idée depuis le début. »

Un article du Washington Post publié le 24 juin au soir, après que le putsch de Prigojine a échoué, et intitulé "Des espions américains ont appris à la mi-juin que Prigojine préparait une action armée en Russie" semble confirmer cette thèse. D’après le journal étasunien, Washington savait que Prigojine mijotait quelque chose et ils croient que Poutine en avait aussi été averti au moins 24 heures avant.

Les Étasuniens pensent peut-être ajouter au désordre et à la supposée faiblesse de Poutine avec cette révélation, mais je ne vais pas m’y attarder car il m’est venu une explication que je n’ai trouvée nulle part.

Et si Poutine avait piégé Prigojine ?

Du fait de son comportement de plus en plus erratique, exigeant et provocateur, Prigogine était devenu plus un inconvénient qu’un avantage pour la Russie. Ses colères, ses critiques acerbes, ses récriminations incessantes, souvent exagérées sinon carrément mensongères, ses chantages, ses menaces, étaient devenus un fardeau pour le Kremlin. Il fallait s’en débarrasser mais ce n’était pas facile car ses succès sur le champ de bataille, où les mercenaires de Wagner ont fait preuve d’une bravoure exceptionnelle, l’avaient rendu très populaire en Russie. Il fallait trouver un moyen de mettre gravement et irrémédiablement Prigojine dans son tort. Comme il avait de toute évidence pris la grosse tête, il n’a pas dû être très difficile de lui faire croire qu’il était soutenu par énormément de monde en Russie et que s’il montait sur Moscou, il serait accueilli à bras ouverts au Kremlin par tous ceux qui détestaient Shoïgou et trouvaient Poutine trop mou.

Poutine, ou plutôt ses services secrets, mais Poutine est un agent secret, ont piégé Prigojine. Cela explique pourquoi Prigogine était si sûr de lui et pourquoi, ni l’armée, ni les administrateurs des régions n’ont bougé pendant les deux jours (les obstacles que lui et ses mercenaires ont rencontrés ont été le fruit d’initiatives personnelles). Cela explique le discours tout à la fois très dur et vague de Poutine (il parle de trahison sans donner de nom). Cela explique que Prigojine se soit retrouvé seul et qu’il ait dû accepter de négocier avec Alexandre Loukachenko, le président de Biélorussie envoyé par Poutine, et accepter des conditions qu’on ne connaîtra peut-être jamais. Mais, comme dit Simplicius : « Cette histoire n’est pas encore terminée. Pour autant que nous le sachions, le ministère de la défense, le FSB et d’autres organismes russes attendent leur heure et pourraient encore l’arrêter, voire le liquider. »

Le facteur psychologique

L’autre jour, j’écoutais une interview d’Emmanuel Todd par Olivier Berruyer intitulée "La fin de l’Europe". Il déplore que les "élites" européennes abandonnent de manière brutale et soudaine leur pouvoir à une puissance étrangère, en l’occurrence les États-Unis, et que cet abandon entraîne le déclin accéléré de l’Europe. Et quand Berruyer lui demande pourquoi elles se comportent de la sorte, il répond que cela ressort du domaine psychiatrique... Ce n’est pas la corruption, la lâcheté, la bêtise, la paresse, non, c’est un problème psychiatrique... Comment un homme intelligent, rationnel et honnête comme Emmanuel Todd peut-il tomber aussi bas dans l’analyse ? me suis-je demandé à mon tour... Eh bien, c’est sans doute justement parce qu’il est intelligent, rationnel et honnête qu’il croit qu’il faut être fou pour trahir son peuple comme nos dirigeants nous trahissent !

C’est un peu la même impression que me font les analystes qui soutiennent la thèse de la Maskirovka orchestrée par Prigojine et Poutine. C’est la thèse qui s’accorde le mieux avec leur vision de Poutine, maître des horloges, leur vision de Prigojine, maître de la communication et leur vision de la Russie, spécialiste de la Maskirovka. Si c’est une mise en scène orchestrée avec la complicité de Prigojine, c’est normal que Prigojine soit entré en Russie comme dans du beurre et cela ne remet pas en cause la compétence de poutine. Oui, mais pourquoi Prigojine aurait-il accepté de se prêter à un jeu dont il sort, lui, affaibli, humilié et banni ?

A mon avis, donc, il y a bien eu Maskirovka, mais Prigojine n’en a pas été l’acteur mais la cible. Poutine était à la manœuvre. Il s’est débarrassé de l’encombrant Prigojine et il va maintenant en profiter pour se débarrasser des tout aussi encombrants Shoïgu et Guerassimov et de pas mal d’encombrants généraux d’opérette ; il va aussi alléger l’encombrante bureaucratie militaire et mettre le pays en économie de guerre.

Comme Fidel Castro, à qui il vient d’ériger une statue à Moscou, Poutine n’est jamais là où on l’attend, et c’est ce qui fait sa force.

Je laisse la conclusion au grand poète Fyodor Tyutchev :

« Qui pourrait comprendre la Russie ?
Elle ne répond à aucun critère :
Son âme est d’un genre particulier,
Que seule la foi peut sonder ».

Montreuil, le 25 juin 2023

»» http://domimuse@yahoo.com
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