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“Saigner” la Russie ?

Dans le Monde Diplomatique, Serge Halimi écrit que l’objectif proclamé des États-Unis était "d’affaiblir la Russie ", de la saigner en vérité".

Remarque 1. Ces verbes n’expriment pas seulement l’opinion des seuls États-Unis, mais aussi celle de leurs supplétifs européens : le 1er mars, le ministre français de l’économie, Bruno Le Maire, disait : "Nous allons livrer une guerre économique et financière totale à la Russie. Nous allons donc provoquer l’effondrement de l’économie russe. " Même si, quelques jours plus tard, Bruno Le Maire modérait ses propos, le mal était fait : il avait exprimé le fond de sa pensée : réduire à néant la Russie. Ce qui, d’un point de vue politique et psychologique, était calamiteux : cela risque d’accentuer la radicalisation des Russes, et, quelle que soit l’issue de la guerre (que les Russes gagnent ou qu’ils perdent), susciter, de leur part, un durable ressentiment.

Remarque 2. Ces verbes rappellent les mots de Richard Nixon, décidé, le 15 septembre 1970, à renverser le gouvernement chilien de Salvador Allende. Le président des États-Unis aurait alors dit qu’il fallait "faire hurler l’économie du Chili". Ce qui eut lieu par divers biais : soutien à la grève des camionneurs, grève des mineurs de cuivre d’El Teniente, appui à l’opposition de droite, etc.

Remarque 3. Ce recours à la guerre économique est une méthode éprouvée de déstabilisation étasunienne : c’est ce que les Américains font, depuis 1959 (date du renversement du dictateur Battista par Fidel Castro), à l’encontre de Cuba. En 1960, Lester D. Mallory, sous-secrétaire d’État aux affaires inter-américaines disait que "la seule façon de renverser Castro était de provoquer la faim et le désespoir parmi les Cubains". Pour lui, dans cet objectif, "le gouvernement américain [devait] utiliser tous les moyens possibles pour miner la vie économique de Cuba". Et ces moyens n’ont pas manqué : embargo, interdictions de voyager à Cuba pour les Américains, sanctions à l’encontre des société étrangères et des bateaux étrangers qui commerçaient avec Cuba, etc.

Remarque 4. Le Chili et Cuba n’ont pas été les seules victimes de ces mesures : l’Iran l’est depuis la révolution de 1979 (embargo sur le pétrole, gel d’avoirs financiers, interdiction d’investir, blocage des services financiers, etc.). Le Nicaragua le fut aussi dès 1981, après la révolution sandiniste, qui mit fin à la dictature de Somoza (soutenu par les États-Unis). Parallèlement au soutien des Contras, les Américains encouragèrent le sabotage ou le dynamitage d’infrastructures économiques. Et depuis 2013, le Venezuela de Nicolas Maduro est victime d’une rafale de sanctions économiques (voir, pour cela, le blog de Romain Migus). Les Américains ont imposé de telles sanctions contre le Vietnam pendant près de 20 ans après leur défaite de 1975, contre la Corée du Nord, contre la Libye de Kadhafi. Ils ont infligé un embargo à l’Irak, pendant 12 ans, après leur guerre de 1991, ce qui a provoqué la mort de 500 000 enfants [Ce qui, selon la Secrétaire d’État Madeleine Albright, "en valait la peine"]. Etc.

Remarque 5. Ces mesures sont prises lorsqu’une intervention militaire serait trop coûteuse, parce que le pays dispose d’une forte armée, ou que, moins peuplé ou moins puissant économiquement, il possède néanmoins d’une forte armée bien motivée (cas de la Corée du Nord). Mais ils ne sont pas exclusifs (loin s’en faut !) de mesures plus brutales : soit des complots, soit des putschs, soit, carrément, des attaques armées. Ainsi, à Cuba, les Américains ont-ils dynamité le bateau français La Coubre (100 morts), bombardé des raffineries de sucre, introduit des virus. Ainsi ont-ils, par deux fois (en 1991 et 2003), attaqué l’Irak ; ainsi ont-ils soutenu des groupes armés contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua. Ainsi, en 1986, ont-ils attaqué la Libye (une vingtaine d’aéronefs détruits, 45 Libyens tués). Ainsi, les très sévères sanctions économiques contre l’Iran n’ont-ils pas empêché les Américains, en 1988, de s’en prendre à deux plateformes pétrolières iraniennes et à plusieurs navires de guerre iraniens, et, la même année, d’abattre un avion de ligne iranien (près de 300 morts).

Remarque 6. Il en va de même pour la Russie puisque, parallèlement aux sanctions économiques, Américains et Européens livrent aux Ukrainiens, en grand nombre, des canons et obusiers à longue portée, des chars, des drones, des radars, des missiles antichars et des fusées à plus longue portée, ce qui en fait des belligérants de facto. Et cet engagement va même plus loin puisque j’ai vu, à Pâques, à Northampton, un article du Times qui indiquait que des commandos SAS (unités spéciales britanniques) étaient à l’œuvre en Ukraine. Il est même très vraisemblable que le croiseur Moskva, coulé en mer Noire le 14 avril, ait été repéré et localisé par des moyens américains (satellites, avions-espions, drones...) et que ses coordonnées aient été communiquées à des servants des missiles sol-mer qui ont visé le Moskva.

Remarque 7. Les déclarations, hostiles à la Russie, de responsables politiques européens ou américains peuvent sembler d’autant plus inattendues (pas seulement aux yeux des Russes) que ces mêmes responsables, dans le passé, ont manifesté une indifférence bovine à l’égard de conflits tout aussi sanglants, et tout aussi déséquilibrés. Ainsi, n’a-t-on guère entendu de vertueuses protestations (de la France ou des États-Unis) lors des 25 ans d’occupation de Timor-Leste par l’Indonésie, qui ont provoqué la mort d’environ 100 000 Timorais. Mieux (ou pire) : les Français et les Américains ont livré des armes au régime Suharto en toute connaissance de cause (en sachant bien contre qui elles seraient utilisées). Et ces deux pays adoptent la même attitude, depuis 2015, dans l’actuelle guerre du Yémen : loin de prendre parti pour les Yéménites, ils soutiennent leurs agresseurs saoudiens en livrant à ceux-ci les mêmes armes qu’ils envoient aux Ukrainiens...

Remarque 8. Ce qui est étonnant, dans les déclarations des divers politiciens (et journalistes) occidentaux à l’égard de la Russie est que celles-ci font remonter à la surface une vieille animosité, exprimée d’autant plus brutalement qu’elle était jusqu’alors dissimulée. Un peu comme, lorsque, à l’occasion d’un repas familial, plusieurs membres d’une fratrie rappellent subitement à l’un des leurs un cocufiage, un échec à un examen, ou un larcin... vieux d’un demi-siècle !

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