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« SIN EMBARGO » - Paroles cubaines sur le blocus (et le reste aussi) - Préambule - 1/13

PREAMBULE

« Un microphone ? Hum... » Ca y’est, deux jours à la Havane et je commence à me sentir comme un fucking Chevalier de la Table Ronde à la recherche du Graal. Oui, j’ai besoin d’un microphone, avec une petite prise, pour le brancher là. « Tu veux acheter un microphone ? » Ben oui, à peine arrivé, le mien est tombé en panne, alors j’ai besoin d’un microphone. « Oui, oui, je comprends. Un microphone... ». Je suis dans un centre culturel. Un grand centre culturel. J’ai l’impression de voir des microphones partout. Mon désir de microphone se fait pressant. Jamais je n’ai autant eu envie d’un microphone. Et ceux-là, ils viennent d’où ? Il fait un geste vague : « de l’extérieur ». Et lorsque l’un d’entre eux tombe en panne ? Je fais un geste d’encouragement, pour l’aider à retrouver la mémoire. « On essaie d’en trouver un autre... » Eh ben voilà, tu vois, quand tu veux... « ...à l’extérieur. » Oui, oui, à l’extérieur ; je comprends bien qu’il désigne le monde au-delà des mers et pas une boutique sur le trottoir d’en face.

Ibrahim me console avec de petites tapes dans le dos. Il ne dit rien mais je l’entends quand même : « Bah ! Tu te débrouilleras, comme nous. » L’ironie de la situation n’a échappé à personne. Je viens réaliser des interviews sur le blocus et me voilà stoppé net dans mon élan par un stupide microphone. De ce point de vue, ça commence plutôt bien.

Deux jours plus tôt :

C’est toujours la même chose : ce n’est que lorsque la voix annonce que l’avion entame sa descente vers la Havane que le véritable voyage commence. Avant, j’ai du mal à vraiment réaliser. Le trajet jusqu’à l’aéroport de départ, les bribes de conversations entre voyageurs, l’agitation habituelle aux guichets, les queues interminables à l’enregistrement, les procédures exaspérantes à l’embarquement. Décidément, il faut de plus en plus de temps pour voyager rapidement.

Mon compagnon de voyage n’aime pas l’avion. Il boira tout ce qui lui passera à portée de main et qui contient un minimum d’alcool. Ca le rend mélancolique. Et bavard. Et entreprenant, comme pourrait l’attester toute la gent féminine à bord de l’appareil. Quant à moi, Dieu sait pourtant combien de fois j’ai pris l’avion, mais rien n’y fait. J’adopte pendant d’interminables heures la posture du voyageur blasé au regard ténébreux mais en réalité j’ai les fesses tellement serrées qu’il faudrait une barre à mine à un éventuel douanier soupçonneux et indélicat.

Ce soir-là, nous longeons les côtes de la Floride qu’on aperçoit au loin. Cette concentration de lumières scintillantes doit être Miami, la ville d’exil de tous les escrocs, dictateurs, tortionnaires et terroristes du continent. Et de Disneyworld, bien-sûr. Invariablement, cette vision réveille des souvenirs, comme un album photo. La Crise des Missiles, la mafia cubano-américaine, l’affaire Elian, les groupes paramilitaires « les plus dangereux du continent », le procès des Cinq de Miami, Posada Carriles et Orlando Bosch, l’ « élection » rocambolesque d’un G.W. Bush, les manifestations de soutien à l’invasion de l’Irak... Et même la présence d’un des terroristes présumés des attentats du 11 Septembre signalé dans un bar topless (serveuses aux seins nus) se torchant à l’alcool et se faisant étrangement remarquer quelques jours avant son rendez-vous avec Allah. Une ville surréaliste, vous dis-je.

Comme à chaque passage, je profite de ma proximité géographique avec la ville pour me concentrer et envoyer un message télépathique. J’imagine qu’à la terrasse d’un café de la Calle Ocho, un vieux salopard de toutes les causes sordides est pris de frissons et interrompt sa partie de dominos pour, tel un Caïn des temps modernes, lever la tête vers cet œil invisible dans le ciel. Magnanime, je le laisse terminer sa partie. Non sans lui avoir susurré une dernière « on se retrouvera en enfer, hijo de puta ». Ma solidarité avec les companeros sur l’île ne connaît pas de trêve et prend parfois des allures pathétiques.

L’avion entame les manœuvres pour l’atterrissage à l’aéroport José Marti. Changement de décor, changement d’ambiance. Pas de débauche de lumière, pas de scintillement féerique. Un éclairage « juste ce qu’il faut » corrige la voix totalement partiale dans ma tête. Ici aussi, les images se bousculent. Trop même. Les turbulences de l’Histoire qui s’élèvent de cette terre sont comme l’air au-dessus d’une route goudronnée brûlée par le soleil. Comme à chaque fois, j’en suis légèrement secoué. Détail curieux, j’ai déjà l’odeur de Cuba dans les narines. Mon compagnon de voyage retient ses larmes. « Je suis enfin arrivé à la maison » répète-t-il à voix basse et à personne en particulier. J’ai envie de le consoler et de le prendre dans mes bras mais son état d’ébriété me fait craindre une tournure incongrue des événements.

En sortant de l’atmosphère quasi-polaire de l’avion, la bouffée d’air chaud qui m’accueille me rappelle la fois où j’ai voulu vérifier l’état d’avancement de cuisson d’un plat et que j’ai ouvert la porte du four tout en avançant la tête. Instinctivement, je vérifie s’il me reste des sourcils.

Par un tour de passe-passe qui n’appartient qu’à lui, mon compagnon s’était arrangé pour nous faire voyager en passagers « VIP ». Sur le tarmac, une hôtesse nous attend. Elle nous guide vers le bâtiment et nous fait remonter toute la file interminable de voyageurs impatients et nous présente directement à un guichet. Dans la file, une cubaine apparemment exaspérée commente à voix haute notre « privilège d’étrangers dans son propre pays ». Je me retourne avec la vague idée de prononcer quelques mots apaisants mais je me retourne trop vite, avant de les avoir trouvés. Je vois une centaine de pairs d’yeux qui me fixent, trop contents d’un peu de divertissement. On me tire gentiment par le bras pour me faire avancer. Je sors de scène sans applaudissements.

Une policière examine mon passeport. Je n’arrive pas à détacher mon regard de ses yeux d’un vert que je ne connaissais pas et qui a probablement été spécialement inventé pour elle. Elle sourit en me demandant si je suis déjà venu à Cuba (Oooh, la bonne blague). Je sens qu’elle me taquine et je me demande s’il est encore trop tôt à ce stade de notre relation pour la demander en mariage. J’opte pour une réserve de bon aloi. Elle me souhaite un bon séjour. Je ne suis pas encore parti que j’ai déjà envie de revenir. Je note mentalement le numéro du guichet (non, je ne vous le dirai pas).

Je retrouve mon compagnon de voyage dont tous les sens se sont réveillés. Son fils est venu nous chercher en voiture. Ils me déposent devant la maison d’Ibrahim qui m’accueille comme si je revenais de la guerre. Ce qui n’est pas complètement faux, pour quelqu’un dont le quotidien se situe en Occident. J’ai effectivement l’impression d’être un soldat en permission. D’être enfin de retour vers un « normal » et surtout une « sérénité » qui fait cruellement défaut chez nous. J’essaie d’oublier qu’il me faudra retourner, bientôt, trop tôt, chez les fous.

Dans le patio de la maison, j’explique plus en détail l’objectif de mon voyage. Ibrahim écoute attentivement tout en dressant mentalement la liste de ses contacts « politiques ». A ses côtés, son ami de toujours, « Gonzo » tend l’oreille pour suivre mon espagnol approximatif. Gonzo est un artiste. Il connaît tout le monde à la Havane. Il me sera utile pour les contacts dans les milieux culturels. Dans les jours qui suivent, je réaliserai qu’on ne peut pas marcher deux cents mètres dans la ville en sa compagnie sans s’arrêter pour saluer ou être salués par quelqu’un. Un jour, je lui fais comprendre que je le soupçonne de payer des figurants pour m’impressionner. Il explose de rire.

Entre-temps, je dresse l’inventaire de nos moyens en logistique, car ce n’est pas le tout d’être à la Havane, encore faut-il pouvoir se déplacer vite et bien. Oyé, Ibrahim, dans quel état elle est, ta Lada ? « Comme d’habitude ». Ca, ça veut dire qu’elle est en panne. Que faut-il pour la réparer ? « Une petite pièce de rechange ». Ca, ça veut dire que je peux aller me brosser. Mais à cœur vaillant rien d’impossible. On ira demain la chercher. « Oui, on peut ». Ca, ça veut dire que je peux toujours aller courir. C’est pas grand chose, ça doit bien pouvoir se trouver ? « C’est possible ». Ca, ça veut dire « tu viens de débarquer, non ? ». Mais tout n’est pas perdu. Prévoyant comme je suis, j’ai quand même pensé à acheter un microphone tout neuf juste avant de partir.

(à suivre)

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