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Hugo Chávez : Conversations avec Ignacio Ramonet

Cet article prolonge celui de Maxime Vivas consacré à cet ouvrage.

Hugo Chávez : Ma première vie. Conversations avec Ignacio Ramonet. Paris : Éditions Galilée, 2015.

On ne peut pas dire que ce livre essentiel ait été étouffé sous les recensions, ni que son co-auteur, Ignacio Ramonet, qui a pourtant réalisé un ouvrage d’une densité rare (il faut dire qu’il n’avait pas en face de lui une coquille vide), ait encombré les plateaux de télévision, ceux des éclats de rire à la Ruquier ou ceux des sourires de connivence à la Busnel. Bref, ces trois années de travail, entre un des grands journalistes français et l’une des figures historiques du monde latino-américain n’ont pas reçu en France l’accueil qu’elles méritaient.

D’emblée, ce qui frappe lorsque l’on aborde la personnalité d’Hugo Chávez, c’est qu’il fut un être hors du commun, non parce que les fées s’étaient penchées sur son berceau (quoique…) mais parce que cet homme, plus intelligent que la moyenne, s’est construit, au prix d’un travail de tous les instants, dans la compréhension très fine du contexte personnel, et aussi historique, qui était le sien. Chávez ne niait pas le déterminisme (son arbre généalogique – père noir, grand-mère indigène, « sagesse de l’Indien, rébellion du Noir », nom d’origine basque – vaut le détour), mais, beaucoup plus importantes pour lui, furent les conditions (les faits et non les fées) matérielles, culturelles et politiques qui lui permirent de se distinguer, de creuser son sillon et de laisser une marque peut-être aussi durable que celle de son modèle Bolivar. Il comprit mieux que d’autres cette belle formule de Marx : « Les hommes font l’histoire dans les conditions que la réalité leur impose ».

Appartenant à une génération qui fut témoin, en Amérique Latine, des pires horreurs des militaires d’extrême-droite aux ordres des États-Unis avec la bienveillance des hiérarchies de clergés locaux, je n’ai pas compté spontanément parmi les soutiens d’un officier putschiste, qui plus est chrétien. Mais, comme il aimait à le préciser, « plus chrétien que catholique et plus christiste que chrétien ». Il y a en Amérique latine une tradition de grands militaires progressistes. Pensons à Bolivar, à Antonio José de Sucre (par ailleurs descendant d’une aristocratie européenne très établie), à Ezequiel Zamora. Son ami Bernard Cassen avait calmé mes doutes en m’expliquant ce qu’avait d’unique, de hors norme, cette personnalité, qui, avant de devenir un comandante, avait été un fils d’instituteurs puis un pédagogue instinctif sachant se mettre à l’écoute de tous les publics. Comme l’explique Ramonet, il était à la fois rationnel, logique, cartésien et altruiste, tumultueux, sentimental. Il était doué d’une ouverture d’esprit phénoménale (« Quand j’étais jeune militaire, on m’appelait “ le scientifique ” »). Naturellement, les œuvres de Victor Hugo n’avaient aucun secret pour lui. Ni celles de Teilhard de Chardin qui avait démontré que le marxisme et le christianisme « pouvaient marcher la main dans la main ». Mais je fus tout de même surpris de découvrir qu’il connaissait fort bien l’œuvre de l’historien résistant antifasciste Marc Bloch, cofondateur des Annales.

Avant de devenir bolivarien après une maturation lente et réfléchie, Chávez fut d’abord un admirateur du Christ, qu’il voyait comme un « combattant socialiste conséquent ». C’est par le biais de ce double prisme qu’il étudia l’histoire violente du Venezuela des deux derniers siècles : coups d’État, émeutes, invasions, « une boucherie sans fin ». Mais, enfant, il était déjà curieux de tout, depuis son poste d’observateur de vendeur de confiseries dans les rues. Il a ce souvenir d’avoir été un « petit animal politique », tiraillé, cela dit, entre sa mère « grenouille de bénitier » et sa grand-mère bouffeuse de curés. Il fut un très bon élève, systématiquement dispensé d’examen final car ses moyennes oscillaient entre 19 et 20 et, très vite, il se plongea dans l’autrefois célèbre Nouvelle encyclopédie autodidactique Quillet (dans la version en espagnol, tout de même). Il devient par ailleurs un joueur de base-ball de haut niveau et un peintre amateur de bonne qualité.

C’est à la caserne, comme élève officier, qu’il vire nettement à gauche, bardé de « motivations » politiques : « Je ne suis pas entré dans l’Académie militaire un livre du Che sous le bras, mais il est vrai que j’en suis sorti avec le livre sous le bras. » C’est à la caserne, en compagnie d’autres élèves progressistes, qu’il réfléchit au drame social de son pays (façade clinquante, très grande pauvreté des campagnes, confiscation par une petite minorité des énormes profits engendrés par le pétrole, l’équivalent de vingt plans Marshall !), auquel il ne voit qu’une solution : inversion du flux migratoire, réoccupation de l’espace rural par le peuple, récupération de millions d’hectares non cultivés.

Il dévore l’œuvre de John Kenneth Galbraith, en particulier Economia y Subversion (Economics, Peace and Laughter) par laquelle il souhaite appliquer cette règle de base : « la preuve du succès économique n’est pas la quantité de biens produits, mais ce que nous faisons pour que la vie soit tolérable ou agréable ». Plus tard, il dissertera sur Galbraith, avec la faconde et l’intelligence qu’on lui connaît. En victime de première ligne de la Reaganomics, il comprend que les ennemis du peuple, les chevilles ouvrières politiques du capitalisme sont moins les industriels qui contribuent à la richesse du pays que les oligarques financiers qui « utilisent leur pouvoir économique pour acheter un pouvoir politique au service de leurs intérêts économiques. » Il lit également Du contrat social de Rousseau, Le rôle de l’individu dans l’histoire de Plekhanov, qui deviendra sa boussole et dont il tirera un enseignement extraordinaire : « Tu peux te trouver enchaîné au fond des oubliettes, mais si tu as conscience que c’est le rôle qui te revient dans un processus supérieur de libération, alors cela te rend libre. » Il lit également Thomas More qui l’amène à comprendre comment passer de l’utopie en aucun lieu à l’utopie ayant un lieu.

Toujours dans la caserne, il nourrit ses sentiments révolutionnaires après avoir découvert « dans le coffre d’une Mercedes noire déglinguée et criblée de balles un tas de livres marxistes en très mauvais état. » Un véritable trésor qu’il va rafistoler et lire intégralement. Il rêve de rejoindre la guérilla, mais son amour pour sa future femme Nancy l’en empêche. Il est également bouleversé par une embuscade qui voit des guérilleros massacrer d’humbles soldats : « Quelle cause pour justifier un crime pareil ? » Il décide de continuer sa carrière militaire et d’impulser un processus révolutionnaire, de l’intérieur de l’armée où il crée de nombreuses cellules bolivariennes. Il ne croit pas en la théorie du foquisme, dont l’erreur est, à ses yeux, l’absence d’un préalable : « Le travail sérieux de l’organisation révolutionnaire au sein des masses populaires sur le théâtre des opérations. C’est ce qui a été fatal, par exemple, à Che Guevara qui n’a pas eu le temps de faire ce travail et de s’articuler plus concrètement aux masses paysannes boliviennes. Il a attaqué trop tôt. » Ce travail de fond et de base peut permettre la désaliénation des plus défavorisés : « La classe riche se sert des pauvres pour freiner les pauvres eux-mêmes ». Se référant au livre de Claude Heller, L’armée comme agent de changement social (1979), il fait le pari que les militaires peuvent suppléer les leaders civils corrompus ou incompétents à la condition expresse qu’ils allient une profonde conviction idéologique et une efficacité entière dans l’exécution des missions.

Au début des années 1980, alors qu’il a été nommé commandant d’une compagnie de parachutistes, Chávez estime qu’il est urgent d’agir car le Venezuela est dans une situation d’entropie où « l’on est incapable de faire cesser le désordre qui règne dans tous les secteurs. » Cela ne l’empêche pas de poursuivre des études, avec l’autorisation de sa hiérarchie : un master en sciences politiques à l’université Simón Bolívar. Plus tard, les autorités carcérales l’empêcheront de terminer une thèse de doctorat. Son sujet de recherches s’intitule « Projets nationaux, planification et développement ». Il examine le tristement célèbre « Grand Virage » lancé par le président Carlos Andrés Pérez, mais imposé par le capitalisme hégémonique mondial et le FMI. Il analyse également la transition du franquisme à la démocratie en Espagne, en problématisant à partir du livre de Maurice Duverger Droit constitutionnel et institutions politiques. Il cerne en particulier la fonction constitutionnelle du roi qui ne représente ni le pouvoir législatif ni l’exécutif. À partir de l’ouvrage théorique du géographe français Paul Claval Espace et pouvoir, il réfléchit à la « géométrie du pouvoir » dans son pays.

En février 1992, Chávez est l’un des auteurs d’une tentative de coup d’État. Lui et ses camarades se sentent comme des poissons dans l’eau, des « soldats du peuple et non des cerbères au service de l’oligarchie et de ses maîtres gringos. » Mais cette fois, le destin lui est moins souriant que lorsque, nourrisson, il avait été sauvé des crocs d’un boa de trois mètres de longs qui était entré dans sa pauvre chambre. Pourtant, il avait confiance dans ce soulèvement préparé pendant près de vingt ans. Il passe deux ans en prison, persuadés que les fruits de la révolution mûriront bientôt : « Bolivar est dans le peuple, mais désactivé. Il suffit d’appuyer sur une touche pour qu’il se réveille. »

Le 6 décembre 1998, Hugo Chávez gagne l’élection présidentielle avec 56,2% des voix. Il est réélu le 30 juillet 2000 avec 59,5% des suffrages. Le 11 avril 2002, il est fait prisonnier lors d’un coup d’État. Une insurrection civile et militaire le libère et le rétablit au pouvoir.

Avant la maladie et la mort prématurée, Chávez s’était engagé à reprendre ses discussions avec Ignacio Ramonet.

Bernard GENSANE

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