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Pour Le Monde il y a des "bains de sang" plus égaux que d’autres.

Sans une seule information crédible et vérifiée, à propos de la révolte en Iran, Le Monde nous livre un "Bain de sang" en "une". Cette politique nous rappelle, naguère, les "700 000 morts" comptés au Kosovo par Plenel, alors patron du Monde. Quand il s'agit de défendre les intérêts de Washington et de l'OTAN, tout "bain de sang" est le bienvenu.

La fée qui supporte mon existence, au prétexte que ses mots croisés sont intéressants, s’entête dans son abonnement au Monde. Dans cette époque où l’homme est devenu l’avenir de la femme, je souffre en silence et, finalement assez content. Si vous faites de l’enduit ou de la peinture, rien de mieux que les pages du Monde : étalées en tapis elles protègent le sol des bavures. Placé dans une cheminée, c’est la seule occasion donnée au Monde de mettre le feu.

Samedi 23 novembre j’aperçois furtivement la « une » de ce journal si utile : « Iran : le régime se maintient au prix d’un bain de sang ». C’est intéressant. D’un pays dont on ne sait rien, Le Monde va tout nous dire. N’usant ni de l’a peu près ni des « fakes news », il ne saurait improviser ou mentir. Niel, tuteur du journalisme, ne peut tolèrer le plus nain des bobards.

En page deux, un peu Marat, je me plonge dans le bain rouge. Et me prépare à recevoir une trombe d’informations, une avalanche de scoops. Ce qui veut dire des noms d’humains assassinés, la citation du lieu des drames, des échos noirs venus de morgues ou d’hôpitaux. Dans les pays musulmans, pour qui se rend dans les cimetières, compter les morts est facile. Les croyants devant être ensevelis au plus tôt, et à même la terre bien sûr, il suffit de compter les tombes fraichement creusées pour mesurer le poids de la mort. Je me souviens avoir pratiqué ce comptage à Nadjaf, en Irak, en 1991. Où les corps des soldats morts au Koweït trouvaient leur dernier repos ici dans la ville sainte. Mais Le Monde ne pleure pas dans les cimetières. Rien de cette technique aléatoire, zéro précision. Avec une telle méthode je peux vous faire une « une » du Temps en décrivant comment, en Suisse, le régime de Berne « se maintient par un bain de sang ». L’article qui justifie l’affirmation assénée en « une » est un modèle dans l’art du « je ne sais rien mais je dis tout ».

Une première colonne pour amorcer la peur. Elle parle « de scènes de guerre dans certaines villes ou régions du pays, avec tirs à balles réelles ». Pas un nom. Rien. Il faut atteindre la seconde colonne (à ne pas confondre avec la cinquième) pour avoir un soupçon de concret : « Un médecin a indiqué au Monde que son seul hôpital avait reçu six corps sans vie ». Dont ceux de deux membres des forces de répression. Mais où donc ?

Arrive l’incontournable recours à « Amnesty International », organisme financé par Soros et la Fondation Ford qui, comme le téléphérique son câble, suit la ligne politique de Washington. L’ONG (sic), a compté « plus de 150 morts alors que son précédent comptage était de 106 ». Vous avez bien pris note. Dans un pays décrit par Le Monde comme inaccessible, coupé de l’Internet, c’est dire dans notre monde qu’il n’existe plus, « Amnesty » est capable de dénombrer les cadavres. Peut-être avec le même outil que celui utilisé par le grotesque « Observatoire Syrien des Droits de l’Homme » : le doigt mouillé.

Venu à bout du « bain de sang », cet article écrit selon la recette de la barbe à papa, passe à l’analyse diplomatique. Ici on est plus à l’aise. On peut larguer la benne à fantasmes. Cette fois c’est Ali Vaez, Directeur du programme Iran à « International Crisis Group » qu’on pousse en épouvantail. On ne précise pas que ce « Crisis » est un « Réservoir de pensée » étasunien qui, s’il n’est pas le pire, est néanmoins financé par les riches de Washington, avec une participation à 45% des États-Unis. Le jus de crâne d’Ali Avez ne nous parle pas de « bain de sang », hélas, mais glose sur les enjeux du Moyen-Orient. Si compliqué. Bon, nous n’avançons toujours pas sur le sentier de la vérité. Bilan, cet article du Monde est de la propagande, une denrée envahissante en ce temps de préparation du « Black Friday ». Le Monde est comme les scénarios de ces nouveaux « films », tel « Les gardiens de la galaxie » réalisé à la brouette sur le MCU, « L’Univers Cinématographique Marvel » : il y a des « bons » et des « méchants ». Le Monde défend les bons et, même les mains vides, attaque les « méchants ».

Que tout lecteur à qui il viendrait l’idée que j’écris avec, posé sur la tête, un élégant turban noir se calme. Ce que je souhaite pour l’Iran est le retour de Mossadegh. Ce qui n’est pas gagné. Horrifié par la peine de mort, et les cadavres de guerres que j’ai trop vues, je ne peux écrire serein... comme si tout massacre était une bagatelle. Ce qui m’intéresse c’est l’utilisation, faite par Le Monde, de cadavres putatifs pour justifier la politique de Trump et de ses caniches. Avant de hurler sur les mollahs il serait peut-être bon de se souvenir qu’en 1980, à l’édification d’une théocratie sur les ruines de l’empire du shah, Washington, Paris et bien d’autres ont applaudit au débarquement de Khomeiny à Téhéran, descendant l’échelle de coupée d’un avion d’Air France. L’urgence était de continuer à maîtriser, via ces saints hommes nouveaux, le gaz, le pétrole. Et de bloquer l’Union Soviétique. Alors l’Occident criait en chœur « Allahu akbar ». Le néo-conservatisme, doctrine constante de Washington depuis près de cinquante ans, née dans les pouponnières du trotskisme avec des nounous comme Paul Wolfowitz, adore « dealer » avec les religieux à barbes, du genre Frères Musulmans ou autres. Ces religieux savent calmer la foule par la prière et la charité, protéger le « Monde libre » du diable communiste et sont prêts à faire de bonnes affaires avec la planète (pendant la guerre Iran-Irak Téhéran a reçu des armes provenant d’Israël).

Mais revenons au journalisme, ce qui n’est pas toujours facile quand on parle du Monde. Résumons. Nous avons lu un papier qui dit tout savoir « du bain de sang », mais ne le décrit pas, ce que je regrette pour les victimes. Peut-être bien plus nombreuse que les 150 morts mobilisés par « Amnesty ». Sur une affaire tragique, et des drames, nous avons un papier qui rameute une légitime indignation, mais crie « au loup dans le vide » comme dans la fable d’Esope.

C’est par expérience que ce genre d’article qui n’est pas destiné à informer mais à faire peur, m’interpelle. En 1999 j’étais au Kosovo, sous les si délicates bombes de l’OTAN. Depuis Paris, nous informant alors sur le sort des Kosovars, Le Monde évoquait « 700 000 fantômes », autrement dit des morts, éparpillés dans la petite enclave Serbe autour du Champ des Merles. Par ce mensonge, publié sur ordre d’Edwy Plenel, alors général du quotidien, Le Monde venait justifier les raids de l’OTAN. En réalité, l’intermittent du spectacle assis dans le fauteuil de Beuve-Méry, était intoxiqué. Il tirait ses « 700 000 fantômes » d’un faux document forgé par les services secrets allemands, baptisé « Plan fer à cheval ». Un « rapport » décrivant une épuration ethnique, alors que le nombre des victimes tombées au Kosovo est si difficile à établir que la fourchette oscille entre 2000 et 5000. Cela en incluant les morts provoquées par les bombes et missiles de l’OTAN, et les règlements de comptes entre milices.

On observera sans malice que cette généreuse et salutaire politique du Monde, celle de défendre les victimes, est aussi une raquette trouée. Avez-vous lu à la « une », depuis que Bagdad est devenue la capitale d’une démocratie « Bain de sang en Irak » (où l’on ne compte, parait-il, que 500 morts après les dernières révoltes). Ou « Bain de Sang au Chili » ? Et encore « Bain de sang en France » puisque les moignons, les yeux arrachés et la femme tuée dans son salon à Marseille, saignent aussi ? Non, les imprimeurs du Monde ne sortent ce bain sacré de leur haut de casse que pour le Venezuela, la Bolivie, la Syrie, l’Algérie. Jamais pour le Yémen. Sans parler de la Palestine où les balles, bombes et missiles israéliens n’impriment aucune goutte de « bain de sang » à la « une » du Monde.

Depuis mon expérience au Kosovo je me méfie quand Le Monde réchauffe son « bain de sang ». Jadis le pragmatique patron de mon journal d’alors répétait : « Quand on ne voit rien on ne dévisse pas le capuchon de son stylo. Quand on voit on fait une photo ». On appelait cela le journalisme.

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