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Retour sur la question des relations Tibet-Allemagne nazie (5ème et dernière partie : les cercles dirigeants tibétains complices des puissances de l’Axe)

Les tibétologues Blondeau, Buffetrille, Robin et Stoddard ont-elles raison quand elles clament haut et fort qu’ « il n'y eut jamais de contact officiel entre le gouvernement tibétain et les nazis » et quand elles affirment sans sourciller que « la connexion entre le Tibet et les nazis » n’est qu’un « mythe » ? (1) Nous allons montrer dans cette cinquième partie… - que les relations entre l’élite tibétaine et le Reich étaient réelles et fort amicales ; - qu’elles pouvaient se fonder sur des sympathies politiques et des intérêts communs ; - que pendant la Seconde guerre mondiale, les nazis projetaient d’attaquer les Britanniques en Inde du Nord à partir du Tibet et avec son aide ; - enfin, que le Tibet garda une soi-disant « neutralité » qui servit en fait les impérialistes japonais, les principaux alliés d’Hitler, dans leur tentative de conquérir et d’asservir la Chine.

L’accueil de l’expédition SS par le gouvernement de Lhassa

Comme Isrun Engelhardt le souligne – pour une fois à bon escient – l’expédition SS au Tibet ne fut ni un exploit sportif remarquable, ni une aventure particulièrement dangereuse. Ce qui est remarquable en revanche, c’est qu’elle « fut invitée officiellement par le gouvernement tibétain – une petite sensation, vu la politique totalement hostile du gouvernement tibétain à l’égard de voyageurs étrangers au cours des années trente du 20ème siècle. » (2)

Mais ce n’est pas la seule chose de sensationnel. Le temps du séjour de l’expédition au Tibet, plus de six mois, l’est tout autant ; et l’accueil tout à fait exceptionnel que le gouvernement tibétain réserva à ses hôtes SS l’est plus encore.

Invités à d’innombrables et interminables banquets, reçus par tous les aristocrates influents de Lhassa, ils sont autorisés à parcourir le pays aux frais des Tibétains (en usant, à l’instar des officiels tibétains, du droit à l’ula, la corvée obligeant les sujets à fournir gratuitement montures, bêtes de somme, logis et approvisionnement aux voyageurs haut placés). Avant de quitter précipitamment le Tibet à cause de la guerre imminente, ils sont encore gratifiés par le régent de cadeaux précieux ainsi que d’une lettre à l’attention du Führer.

Dans cette lettre adressée au « roi allemand Monsieur Hitler », Reting propose d’« intensifier les relations amicales » entre l’Allemagne nazie (3) et le Tibet, et exprime l’espoir que le chef d’État allemand considère « l’affaire comme importante et non pas comme sans intérêt ».

Les admirateurs occidentaux de l’ancienne théocratie féodale tibétaine se sont efforcés de banaliser le contenu de cette lettre, alléguant qu’il ne s’agissait là que d’un geste de pure courtoisie, sans aucune signification politique. Ce n’est pourtant pas ce que pense Wolfgang Kaufmann. Il souligne au contraire que Reting, rien qu’en l’écrivant, agit en violation de l’accord de Simla. Cet accord, imposé par les Britanniques et non reconnu par la Chine, interdit tout contact officiel du gouvernement tibétain avec une puissance étrangère, excepté avec la Grande-Bretagne. Le chercheur allemand contredit expressément Isrun Engelhardt, en soutenant que les longues formules de politesse auxquelles la tibétologue négationniste se réfère pour banaliser la lettre à Hitler avaient en fait la fonction de noyer le poisson et d’éviter d’alarmer les Britanniques outre mesure. (4)

Les tibétologues négationnistes invoquent le désintérêt d’Hitler à l’égard de la lettre (et des cadeaux) de Reting, mais passent sous silence l’attitude et les réactions des autres dirigeants nazis. Himmler aussi reçut une lettre de Reting. Et Hermann Göring, qui ne fut pas non plus un personnage insignifiant, félicita Schäfer et ses « camarades d’avoir noué d’importantes relations avec le régent tibétain et d’autres instances gouvernementales et d’avoir ainsi créé la base pour le renforcement ultérieur des liens d’amitié ». (5)

Les représentants de l’empire britannique au Tibet (Richardson en tête et le très irascible commandant adjoint de l’escorte du Trade Agent à Gyantse, C. V. Clifford) voyaient d’ailleurs d’un œil de plus en plus inquiet les agissements des SS et essayaient de gêner et de saboter l’avancement de l’entreprise. Ils retenaient des télégrammes destinés aux SS, payaient Rabden Kazi, le second interprète de Schäfer, pour leur fournir des informations confidentielles sur l’expédition, refusaient à l’interprète principal de Schäfer, Kaiser Bahadur Thapa, que l’explorateur SS voulait emmener en Allemagne, le permis de quitter le territoire, et offraient des pots-de-vin aux moines des trois grands monastères des environs de Lhassa. Comme par hasard, les membres de l’expédition en train de filmer les cérémonies du Nouvel an tibétain à Lhassa se firent ensuite agresser par des dob-dob (des moines-soldats) et ne purent se sauver que de justesse. (6)

De retour en Allemagne, Schäfer décrivait l’attitude que les dirigeants tibétains adoptaient envers le Reich de manière quasiment euphorique comme « extrêmement positive ». « Sous la direction du sage régent et roi actuel », le gouvernement tibétain essaye de « se libérer du joug anglais », affirmait-il, et « l’Allemagne résolument anticommuniste l’intéresse comme étant un allié potentiel. » C’est pourquoi le gouvernement de l’État lamaïste « s’est rangé comme un seul homme » du côté des envoyés du Reichsführer SS, gardant pour eux « une amitié sincère ». (7)

Tout cela ne colle absolument pas avec la thèse d’une expédition Schäfer purement scientifique et surtout politiquement « inoffensive ». D’autant plus que, dans les entretiens avec les dirigeants tibétains, Schäfer « aborda à chaque fois, sans exception, des sujets politiques et commença à discourir sur l’Allemagne, notre Führer, notre Reichsführer, notre politique, notre situation géopolitique par rapport à celle du Tibet et sur nos grandes inventions allemandes », comme le rapporte Beger. Et le chef de l’expédition SS ne manqua jamais de mentionner que « le plus grand ennemi » de l’Allemagne était la Russie soviétique athée, « d’où l’alliance avec le Japon », un pays bouddhiste tout comme le Tibet. (8) Schäfer suggéra même qu’il était en mesure de faire l’intermédiaire entre le Tibet et le Japon, de sorte que plusieurs « seigneurs de l’Est tibétain le prièrent de leur remettre des lettres de recommandation adressées aux autorités militaires nippones, car ils voulaient, avec l’aide des Japonais, rendre libre et indépendante leur terre occupée en partie [...] par les Chinois. » (9)

Enfin, sur la demande du régent Reting, Schäfer promit la livraison de fusils militaires allemands. (10)

Un grand nombre d’indices montrent par ailleurs qu’une des tâches des explorateurs SS consistait à recueillir des informations sensibles d’ordre politique, stratégique et militaire. Schäfer s’efforça ainsi d’obtenir des renseignements sur l’attitude du « gouvernement de Lhassa » à l’égard de la probable « conquête de la Chine par les Japonais », ainsi que sur la personnalité et les vues politiques de tous les dirigeants, seigneurs et notables fréquentés à Lhassa, Shigatse et dans les autres régions visitées. De nombreux passages de la « Routenbeschreibung » (la description de l’itinéraire de l’expédition) contiennent des indications détaillées sur la viabilité des voies de communication ou sur des fermes isolées cachées. Enfin, une directive d’Himmler obligeait Schäfer à remettre (« pour les raisons que l’on sait ») le matériel photographique complet de l’expédition afin qu’il trouvât « un usage approprié au sein du Reich allemand. » (11)

Les SS entretenaient des contacts étroits non seulement avec l’homme au pouvoir à Lhassa, le régent Reting Rimpoche, mais aussi avec des personnages influents réputés « réformateurs » comme Tsarong. C’est l’interprète officiel du côté tibétain, Möndro (tib. sMon grong), l’un des quatre « Rugby Boys » jadis envoyés en Angleterre par le 13ème dalaï-lama, qui servit d’intermédiaire. Tsarong, ancien favori du 13ème dalaï-lama et ancien commandant en chef de l’armée tibétaine, était connu pour être un ami des Britanniques, mais aussi des Japonais, et un ennemi farouche des Soviétiques et des Chinois. Tout comme celui que Schäfer appelle « le Bismarck tibétain », la femme et le fils de Lungshar firent partie des membres des cercles dirigeants avec lesquels les SS (dans ce cas précis en particulier Beger) entretenaient des contacts intensifs.

Lungshar père, un ancien haut fonctionnaire « réformateur » et un politicien machiavélique, lui aussi ex-chef de l’armée, avait perdu la lutte pour la succession du 13ème dalaï-lama, ce qui lui avait valu d’être condamné à l’énucléation (l’arrachage des yeux). Néanmoins, tout comme Tsarong, le fils de Lunshar, Lhalu, faisait partie des Tibétains que les Allemands estimaient capables de jouer un rôle politique important aussitôt que « la théocratie himalayenne se trouvera impliquée plus étroitement dans les affaires mondiales ». (12)

Pour mieux comprendre l’accueil d’exception, le traitement de faveur, les témoignages d’amitié que les dirigeants tibétains réservaient aux SS, il faut se rappeler le contexte historique dans lequel l’expédition SS eut lieu.

Anticommunisme et sympathie pour l’impérialisme japonais

Déjà le 13ème dalaï-lama avait souligné, en 1933, dans son « testament politique », que les Japonais « sont une nation bouddhiste, plus que les Chinois qui sont essentiellement matérialistes. En plus, ils aident la Mongolie contre les Bolchéviques. (...) Coreligionnaires bouddhistes et habiles dans la guerre comme dans la paix, ils pourraient aider le Tibet contre l’oppresseur chinois. » (13)

Aux sentiments antichinois et aux sympathies pour le Japon bouddhiste s’ajouta chez le 13ème dalaï-lama un anticommunisme virulent. Dans son « testament politique » que nous venons de citer, tout un passage met en garde le clergé et l’aristocratie contre « l’idéologie rouge » qui pourrait un jour mettre un terme au féodalisme théocratique tibétain : « Les saints lamas seront éliminés sans que leurs noms ne laissent de trace ; les propriétés des lamas incarnés et des monastères seront toutes saisies, de même que les fonds de dotation pour les services religieux. De plus, notre système politique [...] ne sera plus qu’un vain mot ; mes fonctionnaires, privés de leur patrimoine et de leurs biens, seront asservis par l’ennemi comme des esclaves ; et mon peuple soumis à la peur et à la misère, ne pourra plus supporter ni le jour ni la nuit. » (14)

Son anticommunisme, son hostilité envers la Chine et ses sympathies pour les coreligionnaires japonais amenèrent tout naturellement le gouvernement de Lhassa, pourtant encore sous la férule des Britanniques, à placer ses espoirs dans une victoire des armées nipponnes et à se rapprocher du « Troisième Reich », le principal allié du Japon. Pour rappel : le 25 novembre 1936, l’Allemagne nazie signa avec l’Empire nippon le « Pacte anti-Komintern » (15) dirigé contre l’Union soviétique. Hitler, sur la base d’un sentiment antisoviétique commun, « croyait qu’il (le Japon) se joindrait à l’Allemagne dans une future guerre contre l’Union soviétique – activement en envahissant la Sibérie du Sud-Est, ou passivement en fixant des grandes parties de l’Armée rouge, qui craindraient une attaque de l’armée japonaise du Guandong du Mandchoukouo, qui comptait 700 000 hommes à la fin des années 1930. » (16)

Souvenons-nous encore que, depuis le milieu des années 1920, « l’Empire du Japon poursuivait sa politique expansionniste initiée avec l’annexion de la Corée en 1910. Ainsi, en 1931, l’armée du Kantogun s’empara de la Mandchourie chinoise. Dès lors, cette région devint un nouvel État sous protection impériale, nommé Mandchoukouo » ; les Japonais y asservirent « dans des travaux forcés plusieurs millions de civils chinois. » (17) En Mongolie intérieure, ils accordèrent leur appui aux indépendantistes mongols qui créèrent le gouvernement fantoche du Mengjiang. Fin 1935, Wang Jingwei, un ancien dirigeant du Guomindang, fit défection et « entama une politique de collaboration avec les Japonais », permettant à l’Empire nippon de mettre le Nord de la Chine (la province du Hebei) sous sa tutelle.

Après l’autorisation « par l’empereur Shōwa en juillet 1937 » d’envahir le reste de la Chine continentale, les troupes japonaises bombardèrent et occupèrent Shanghai, puis remontèrent le Chang Jiang (qu’on appelle le plus souvent le Yang Tsé) en prenant Nankin, « où elles se livrèrent à un terrible carnage (massacre de Nankin) », et enfin Wuhan au printemps 1939, « après y avoir utilisé à maintes reprises les armes chimiques. » (17)

C’est dans ce contexte historique qu’il faut voir l’accueil sensationnel réservé à Schäfer et à ses camarades SS par le gouvernement de Lhassa qui, en ces années, était désireux de desserrer les liens d’avec les Britanniques.

Le Tibet dans les réflexions stratégiques du Troisième Reich en guerre

Dès septembre 1939, les dirigeants allemands réfléchissaient aux options stratégiques dans la guerre désormais devenue inévitable contre les Britanniques. Le ministre des Affaires étrangères von Ribbentrop proposa d’attaquer des avant-postes importants de l’Empire, en premier lieu leurs colonies indiennes, afin d’obliger les Britanniques à disperser leurs forces. Des hauts fonctionnaires du ministère (Woermann, Habicht, von Hentig) se mirent aussitôt à élaborer des plans concrets, en collaboration avec le commandement suprême de la Wehrmacht. Ceux-ci concernaient l’Afghanistan, où l’on croyait pouvoir installer un gouvernement fantoche (renouant ainsi avec un projet élaboré déjà au cours de la Première guerre mondiale), mais aussi le Tibet. Wilhelm Canaris, le chef de l’Abwehr (le service de renseignement de l’armée allemande) semble avoir mis le Führer au courant du projet d’une « opération Tibet », et Himmler demanda l’expertise de Schäfer sur la praticabilité, sur le « Toit du monde » et dans des conditions de guerre, d’une opération visant à mettre les Britanniques sous pression en Inde du Nord et du Nord-Est. (18)

Cependant Hitler, obsédé par son antisoviétisme, voulait encore, en septembre 1939, ménager les frères de race anglais et leur empire colonial. Par conséquent, Himmler notifie à Schäfer que la « mission n’aura lieu que si la situation politique l’exige. [...] Ou bien la guerre avec l’Angleterre [...] n’est que brève et bénigne, alors la mission n’aura pas lieu, ou c’est une guerre sérieuse, alors elle dure plus longtemps et la mission sera préparée de façon optimale. » (19) Pour se préparer à cette dernière éventualité, Schäfer, Beer et Beger reçurent l’ordre de se rendre immédiatement dans un camp d’entraînement de la SS-Standarte ‘Der Führer’ près de Prague afin d’y recevoir « la meilleure formation militaire possible ». (20)

En novembre 1939, Himmler demanda à Schäfer qui venait de terminer son rapport d’expert – après avoir consulté Heinz Jost, le chef du SD-Ausland (la section du service de renseignement SS de Heydrich qui opérait à l’étranger) et Georg Keppler, le commandant de la SS-Standarte ‘Der Führer’ – de transmettre celui-ci au ministère des Affaires étrangères. Schäfer s’y prononçait en faveur d’une opération à l’image de celle que les Britanniques avaient effectuée en Arabie pendant la Première guerre mondiale, quand Thomas Edward Lawrence réussit à fomenter une insurrection armée contre l’empire ottoman. L’expert du Tibet proposait de commencer par inciter les « bandits-nomades Gologs » (21), moyennant des pots-de-vin et des promesses de butin, à participer à des opérations contre les Britanniques ; puis, dans un deuxième temps, de s’assurer le soutien de l’armée tibétaine. Lui-même se disait parfaitement capable de mettre tout cela en œuvre à condition « de disposer des moyens financiers nécessaires ». Vu que « le gouvernement britannique envoie tous les 3 ans un don d’environ 350-400.000 Reichsmarks aux dirigeants du Tibet » et que « les Anglais se montreront ou se sont déjà montrés encore beaucoup moins mesquins en cas de guerre », Schäfer estimait avoir besoin de « devises (pièces et barres d’argent) d’une valeur de 2 ou 3 millions de RM ». (22)

Aussi bien les responsables du ministère des Affaires étrangères que Himmler lui-même approuvèrent en principe ce projet de Schäfer d’une « guerre de guérilla et de sabotage contre l’Inde », visant, comme le dit un résumé du sous-secrétaire d’État Habicht à destination de Ribbentrop, « à perturber, à troubler et à saboter constamment toutes les installations gouvernementales anglaises comme les chemins de fer, la poste, le télégraphe, etc., et à fixer des troupes anglaises. » (23)

Cependant, pour pouvoir entrer dans les zones tibétaines du Qinghai, puis au Tibet central, un commando SS aurait dû, en 1939/1940, passer par l’Union soviétique qui venait de signer un pacte de non-agression avec l’Allemagne nazie. (24) Le 13 novembre 1939, l’Ambassadeur von der Schulenburg mit Molotov, le ministre des Affaires étrangères soviétique, au courant des projets allemands d’envoyer l’ex-roi Amanullah en Afghanistan et Schäfer au Tibet, ainsi que du rôle assigné à l’Union soviétique dans l’affaire. Face au manque d’empressement des autorités soviétiques à l’égard des désirs allemands, von Ribbentrop envoya plusieurs fois son expert de l’Europe de l’Est, le SS Peter Kleist, à Moscou. Mais les autorités soviétiques, bien décidées à gagner du temps pour faire échouer les projets allemands, demandèrent des informations supplémentaires avant de délivrer les visas nécessaires au passage sur leur territoire. Pendant que Kleist se laissait mener par le bout du nez, Schäfer, se doutant que « les problèmes avec les Russes » étaient « plus graves que prévus », demanda que l’éventualité d’un passage de son commando par la Chine, avec l’aide des Japonais, soit examinée. (25)

L’évolution des relations entre l’Allemagne et l’URSS lors de la guerre de Finlande, puis l’invasion nazie de l’Union soviétique (opération Barbarossa) mirent définitivement fin au projet concret d’une « opération Tibet » de Schäfer, bien que Himmler continuât de rêver d’attaquer l’Inde, le joyau de l’Empire britannique, en prenant les Anglais en tenaille, de concert avec les troupes japonaises et leurs auxiliaires indiens (26) en Birmanie.

Mais le cours de la guerre imposa d’autres priorités. Ainsi, quand les troupes allemandes fonçaient à travers le Sud de la Russie vers le Caucase et les champs pétrolifères de l’Azerbaïdjan, Himmler créa un commando spécial « K » (« K » pour Kaukasus , « Caucase ») au sein de la Waffen-SS. Placé sous le commandement de Schäfer, il était destiné à opérer dans ces régions d’Asie centrale. (27) Cependant, la défaite allemande à Stalingrad rendit aussi caduc ce projet d’une opération en Asie centrale.

Repoussés sur le front de l’Est dans des batailles gigantesques comme celle de Koursk, les nazis durent bon gré mal gré laisser les opérations en Asie à leurs alliés japonais.

La « neutralité » tibétaine, une aide précieuse pour l’agresseur japonais

Du côté japonais, l’intérêt pour le Tibet s’explique, à côté de sa situation stratégique, par le fait que le lamaïsme est aussi la religion des peuples mongols et que la mainmise sur Lhassa, ville sainte et centre spirituel du monde lamaïque, aurait donc été un atout majeur. Le ministère japonais des Affaires étrangères connaissait les sympathies de l’ « establishment » de Lhassa pour l’empire du Soleil levant, et il était bien décidé à utiliser le lamaïsme au profit de sa politique d’expansion et de domination – comme les Japonais l’avaient fait avec les organisations et abbés bouddhistes sous leur contrôle dans les provinces occupées de Chine. (28)

L’homme de contact le plus important entre les Japonais et les dirigeants tibétains fut Tenpa Taktra (bsTan pa Dar rgyas), le kenpo (abbé) du monastère Yonghe gong à Pékin qui déclara : « Les Japonais, les Mandchous, les Mongols et les Tibétains appartiennent à une même race. Ils croient dans le Bouddhisme depuis des temps anciens. Le Japon, la puissance actuelle en Asie de l’Est, peut être considéré comme le protecteur de tous les pays bouddhistes, ainsi que comme le dirigeant le plus fiable de l’alliance bouddhiste. [...] Le Japon vient de déclarer qu’il a la ferme intention de mettre les Britanniques et les Américains à la porte de l’Asie et d’établir un nouvel ordre mondial. Le Tibet espère participer à cette future prospérité commune ». (29) En juin/juillet 1942, Tenpa Taktra visita le Japon en compagnie de l’ancien moine Aoki Bunkyo, devenu chef du département tibétain du Gaimusho (le ministère des Affaires étrangères nippon) et d’un représentant du plus haut Khutukhtu du Qinghai. Pendant cinq semaines, Tenpa y eut des entretiens avec le vice-ministre des Affaires étrangères japonais et des membres de l’état-major de l’armée nipponne, notamment avec le major-général Okamoto Seigo, chef du service de renseignement militaire G-2. (30)

En février 1942, une « opération Tibet » japonaise (Chibetto kosaku) vit le jour, lancée sans doute par Aoki Bunkyo du Gaimusho. Aoki avait séjourné au Tibet de 1912 à 1916. Il y avait traduit « des manuels militaires en tibétain » et participé « à l’élaboration du drapeau du Tibet en y incorporant le motif du soleil levant entouré de rayons, propre aux drapeaux [...] de la marine et de l’armée de terre japonaises pendant la Seconde Guerre mondiale ». (31) Après son retour au Japon, il s’était fait une réputation comme tibétologue. À partir de l’été 1942, il collaborait étroitement avec l’état-major de l’armée dans l’élaboration d’un dictionnaire tibéto-japonais et de matériel cartographique du sud-est tibétain.

Dans le cadre de la Chibetto kosaku, on recruta quatre lamas du Qinghai. Leur mission était de se rendre au Tibet et d’y gagner d’autres dignitaires religieux à la collaboration. En octobre 1943, le service secret de l’armée nipponne envoya encore deux espions japonais, Kimura Hisao et Nishikawa Kazumi, au Tibet après les avoir formés longuement. Deux anciens étudiants d’Aoki furent également choisis et entraînés pour y effectuer des missions secrètes. (32)

Finalement, l’ « opération Tibet » japonaise connut le même sort que l’ « opération Tibet » des nazis, et l’on a pu à raison la caractériser par la formule « trop peu et trop tard ». Ainsi, quand l’espion Kimura Hisao arriva à Lhassa, il y apprit la nouvelle de la capitulation japonaise.

Les opérations de l’armée nipponne en Birmanie et contre l’Assam indien avaient une portée beaucoup plus grande, y compris pour le Tibet : en amenant les troupes du Tenno à ses frontières et en obligeant ses dirigeants à prendre des décisions qui affectaient le cours de la guerre.

Rappelons qu’à fur et à mesure que les envahisseurs avançaient, les troupes gouvernementales chinoises se retirèrent en Chine du Sud-Ouest, et Chongqing dans le Sichuan « devint provisoirement le siège du gouvernement de la République de Chine et de son gouvernement du Guomindang. Elle détient le titre de la ville la plus bombardée de la guerre avec plus de 5 000 bombardements faits par l’aviation japonaise et ayant entraîné la mort de plusieurs dizaines de milliers de civils. » (33)

Quand, en 1942, les Japonais envahirent la Birmanie, un de leurs objectifs majeurs était de fermer la principale voie d’approvisionnement des troupes gouvernementales chinoises qu’était la « Burma Road ». (34) Celle-ci, longue de 1154 km, liait Lashio, en Birmanie, à Kunming au Yunnan en passant par des régions de haute montagne. Elle avait été construite, côté chinois, en 1937-1938, au début de la guerre de résistance contre le Japon, par 200 000 ouvriers chinois et birmans dans le but de pouvoir ravitailler les troupes chinoises depuis les Indes britanniques. 80% de ce ravitaillement passaient par elle.

Après la perte de la Birmanie, « les Alliés étaient obligés de ravitailler Chiang Kai-shek et les nationalistes chinois par avion. Des avions-cargo de l’United States Army Air Force, surtout des Curtiss C-46, transportaient ce ravitaillement à partir d’aéroports dans l’Assam, Inde, en volant au-dessus de ‘la bosse’, l’extrémité orientale de l’Himalaya. » (35) Ce ravitaillement par pont aérien était extrêmement difficile (468 avions de perdus jusqu’en juillet 1945) et largement insuffisant (2 à 3 000 tonnes au début, au lieu des 30 000 tonnes par mois par la route). Il fallait d’urgence trouver une alternative. Celle-ci aurait pu être la construction d’une route à travers la région de Rima, dans le sud-est du Tibet.

Le gouvernement chinois l’avait proposée en 1941, craignant déjà l’interruption de la « Burma road » par les Japonais, mais il s’était heurté au refus catégorique de Lhassa. En mars 1942, les autorités indo-britanniques proposèrent, en guise de compromis, le droit d’ouvrir au moins la voie commerciale traditionnelle passant par la vallée de Chubi aux transports alliés. Le gouvernement de Lhassa refusa net. En fin de compte, suite aux menaces britanniques d’adopter des sanctions commerciales et de cesser toute forme de soutien politique, le gouvernement de Lhassa recula. Il permit l’utilisation de la voie de Chubi, mais continua d’interdire strictement le passage d’armes et de munitions et imposa l’obligation de confier les transports exclusivement à des marchands tibétains.

La « neutralité » des cercles dirigeants tibétains fut en fait une aide non négligeable apportée aux envahisseurs japonais qui étaient en train d’étrangler la résistance alliée sur le champ de bataille chinois.

En guise de conclusion provisoire...

En dépit de la longueur exceptionnelle de cet article, le sujet que nous avons essayé de traiter en profondeur est loin d’être épuisé. Nous n’avons pas parlé, par exemple, des liens qui apparemment existent entre certaines croyances bouddhistes-lamaïstes et le « nouveau paganisme » nazi, ni de l’attitude des bouddhistes occidentaux dans les années trente et quarante, ni de personnages comme Giuseppe Tucci ou Sven Hedin. Nous aurons certainement l’occasion de revenir à ces aspects.

Albert ETTINGER

Notes

1) http://www.liberation.fr/tribune/2008/05/06/reponse-sur-les-liens-entr...

2) Isrun Engelhardt, « Die Ernst Schäfer Tibetexpedition 1938–1939 » dans Brennpunkt Tibet 03/2009

3) Kaufmann, se référant à Bell, Schäfer et Beger (cf. Kaufmann, p. 442), remarque d’ailleurs que l’Allemagne était « réputée depuis longtemps » au Tibet comme un pays « extrêmement puissant des points de vue militaire et économique ». Il contredit ainsi les apologistes occidentaux de l’ancien Tibet qui prétendent qu’à Lhassa, on ignorait tout des affaires mondiales et en particulier de l’Allemagne nazie et de son rôle international.

4) Wolfgang Kaufmann, Das Dritte Reich und Tibet : Die Heimat des „östlichen Hakenkreuzes“ im Blickfeld der Nationalsozialisten, Ludwigsfelder Verlagshaus, 2014, pp. 442-443

5) Kaufmann, op.cit., pp. 435-436

6) Kaufmann, p. 461

7) Kaufmann, pp. 436-437

8) Kaufmann p. 428

9) Kaufmann, p. 429

10) ibid.

11) Kaufmann, p. 430

12) Kaufmann, pp. 429, 433

13) Kaufmann, p. 626 (en anglais ; notre traduction et notre mise en évidence).

14) D’après le texte anglais repris dans Kaufmann, p. 441. Notre traduction.

15) Le mot « Komintern » désigne la IIIème Internationale communiste.

16) https://fr.wikipedia.org/wiki/Relations_entre_l%27Allemagne_et_le_Japo...,_Axe_et_Deuxi%C3%A8me_Guerre_mondiale_(1920_%C3%A0_1945)

17) https://fr.wikipedia.org/wiki/Expansionnisme_du_Japon_Sh%C5%8Dwa#Chron...;expansion_imp%C3%A9riale et

https://en.wikipedia.org/wiki/Wang_Jingwei_regime

18) Kaufmann, pp. 467-468

19) Kaufmann, p. 468- 469

20) Kaufmann, p. 469

21) Kaufmann, p. 471. – Les Gologs, Ngologs ou encore Goloks sont une population nomade d’ethnie tibétaine qui vit en Chine (à proximité de l’Amnye Machen). Ils « avaient la réputation - souvent méritée - de bandits de grands chemins qui les faisait redouter des caravaniers et des voyageurs » https://fr.wikipedia.org/wiki/Golog_(ethnie) D’ailleurs, l’explorateur français Louis Victor Liotard fut tué le 10 septembre 1940 par une bande de Gologs.

22) Kaufmann, p. 472-474

23) Kaufmann, pp. 474, 478

24) C’est le nom officiel d’un ensemble d’accords diplomatiques et militaires signés le 23 août 1939 à Moscou. Son contexte : en « avril 1938, l’URSS entame des négociations avec la Finlande dans l’idée d’améliorer leur défense mutuelle contre l’Allemagne », mais « la Finlande refuse » les offres soviétiques. « Le 30 septembre 1938, la France et l’Angleterre [...] signent les accords de Munich [...], laissant le champ libre aux nazis pour annexer la région des Sudètes en Tchécoslovaquie ». La « proposition de Staline d’envoyer des troupes aider la Tchécoslovaquie, se heurte au refus de la Pologne [...] et de la Roumanie ». Ribbentrop « signe le 6 décembre 1938, avec le gouvernement français [...] une déclaration exprimant leur volonté de ‘collaboration pacifique’. » https://fr.wikipedia.org/wiki/Pacte_germano-sovi%C3%A9tique

25) Kaufmann, p. 492

26) Il s’agit de l’« Armée nationale indienne » de Subhas Chandra Bose.

27) Cf. Kaufmann, pp. 254 à 266

28) Kaufmann, p. 712 et Xue Yu, Buddhism, War, and Nationalism : Chinese Monks in the Struggle Against Japanese Aggression 1931-1945, Routledge, 2013

29) China Tibetology, mars 2006, cité d’après Elisabeth Martens, Histoire du Bouddhisme tibétain : La Compassion de Puissants, Paris, L’Harmattan, 2007 (Recherches Asiatiques), p. 156. - L’intégration du Tibet dans la « sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale » fut aussi revendiquée publiquement au Japon, comme le montre Kaufmann, p. 715, note 971.

30) Kaufmann, p. 715

31) https://fr.wikipedia.org/wiki/Bunkyo_Aoki – Voir aussi à ce sujet : http://tibetdoc.org/index.php/politique/exil-et-dalai-lama/70-le-drape... et http://tibetdoc.org/index.php/politique/exil-et-dalai-lama/200-hisser-...

32) Kaufmann, pp. 713 et 716

33) https://fr.wikipedia.org/wiki/Chongqing#Histoire – Rappelons encore que pour la Chine, la Deuxième guerre mondiale commença en 1937, et qu’elle dura huit longues années. En dépit des victoires des troupes japonaises, beaucoup mieux armées et équipées que les chinoises, celles-ci « ne s’effondrèrent pas complètement, contrairement aux forces européennes en Birmanie, en Malaisie britannique et aux Indes orientales, ou contrairement aux forces américaines aux Philippines. » De plus, en Chine, des « armées qui comptaient des millions des deux côtés s’affrontaient, ce qui explique le fait que l’expansion japonaise dans le Pacifique s’essouffla en 1942. » Comparées aux pertes des États-Unis, de l’Angleterre ou de la France, les pertes chinoises dans ce conflit mondial, estimées à environ 20 millions de morts, ont été considérables ; de plus, « au moins 90 millions de Chinois devinrent des réfugiés dans leur propre pays. » https://www.theguardian.com/books/2013/jun/06/china-war-japan-rana-mitter-review – Notre traduction.

34) https://en.wikipedia.org/wiki/Japanese_occupation_of_Burma – Notre traduction.

35) https://en.wikipedia.org/wiki/Burma_Road

36) Kaufmann p. 630-632

Et voir (photo) https://www.legrandsoir.info/dalai-lama-pas-si-zen-de-maxime-vivas.html

»» http://www.tibetdoc.org/index.php/histoire/20eme-siecle/462-retour-sur...
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La face cachée de Reporters sans frontières - de la CIA aux faucons du Pentagone.
Maxime VIVAS
Des années de travail et d’investigations (menées ici et sur le continent américain) portant sur 5 ans de fonctionnement de RSF (2002 à novembre 2007) et le livre est là . Le 6 avril 2006, parce que j’avais, au détour d’une phrase, évoqué ses sources de financements US, RSF m’avait menacé dans le journal Métro : " Reporters sans frontières se réserve le droit de poursuivre Maxime Vivas en justice". Au nom de la liberté d’expression ? m’étonné-je. Quoi qu’il en soit, j’offre aujourd’hui au libre débat (...)
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Croire que la révolution sociale soit concevable... sans explosions révolutionnaires d’une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans mouvement des masses prolétariennes et semi-prolétariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, clérical, monarchique, national, etc., c’est répudier la révolution sociale. C’est s’imaginer qu’une armée prendra position en un lieu donné et dira "Nous sommes pour le socialisme", et qu’une autre, en un autre lieu, dira "Nous sommes pour l’impérialisme", et que ce sera alors la révolution sociale !

Quiconque attend une révolution sociale “pure” ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une véritable révolution.

Lénine
dans "Bilan d’une discussion sur le droit des nations", 1916,
Oeuvres tome 22


Médias et Information : il est temps de tourner la page.
« La réalité est ce que nous prenons pour être vrai. Ce que nous prenons pour être vrai est ce que nous croyons. Ce que nous croyons est fondé sur nos perceptions. Ce que nous percevons dépend de ce que nous recherchons. Ce que nous recherchons dépend de ce que nous pensons. Ce que nous pensons dépend de ce que nous percevons. Ce que nous percevons détermine ce que nous croyons. Ce que nous croyons détermine ce que nous prenons pour être vrai. Ce que nous prenons pour être vrai est notre réalité. » (...)
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Comment Cuba révèle toute la médiocrité de l’Occident
Il y a des sujets qui sont aux journalistes ce que les récifs sont aux marins : à éviter. Une fois repérés et cartographiés, les routes de l’information les contourneront systématiquement et sans se poser de questions. Et si d’aventure un voyageur imprudent se décidait à entrer dans une de ces zones en ignorant les panneaux avec des têtes de mort, et en revenait indemne, on dira qu’il a simplement eu de la chance ou qu’il est fou - ou les deux à la fois. Pour ce voyageur-là, il n’y aura pas de défilé (...)
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Le DECODEX Alternatif (méfiez-vous des imitations)
(mise à jour le 19/02/2017) Le Grand Soir, toujours à l’écoute de ses lecteurs (réguliers, occasionnels ou accidentels) vous offre le DECODEX ALTERNATIF, un vrai DECODEX rédigé par de vrais gens dotés d’une véritable expérience. Ces analyses ne sont basées ni sur une vague impression après un survol rapide, ni sur un coup de fil à « Conspiracywatch », mais sur l’expérience de militants/bénévoles chevronnés de « l’information alternative ». Contrairement à d’autres DECODEX de bas de gamme qui circulent sur le (...)
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