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Une “guerre de la communication d’anéantissement”

Ils ne se battent pas contre la Russie, ils se battent contre la vérité, – ce que nous nommons “vérité de la situation” pour introduire un élément de relativité que nous jugeons nécessaire, mais qui devient, dans les exemples détaillés ci-dessous, vérité pure et simple. Il n’y a alors nul besoin d’être prorusse en l’occurrence, même si l’on peut l’être, car le seul spectacle des forces-Système, – ici le président Obama et les journalistes étasuniens à Moscou, – suffit à se faire une religion sur l’étrangeté et l’exceptionnalité de la situation. L’exceptionnalisme se niche partout...

• Le premier exemple est donné (le 3 août 2014) par The Moon of Alabama (MoA), qui a collationné les réponses d’Obama à une interview de The Economist, concernant des faits avérés de la Russie, et a collationné autant de réponses qui, à notre sens, sont encore plus que des erreurs, plus que des mensonges, qui sont cette marque de la haine de la vérité que les équipes de communication de la Maison-Blanche instillent à leur Grand-Leader-Bien-Aimé, à la satisfaction manifeste de celui-ci qui voit ainsi ses discours, faits par les mêmes conseillers en communication, amplement confirmés. MoA relève toutes les affirmations factuelles d’Obama sur la Russie, et toutes s’avèrent fausses, à partir de référence indiscutables que donne MoA... “Personne ne veut émigrer en Russie parce qu’on n’y trouve aucune opportunité”, ce qui est faux ; “des exportations portant uniquement sur des matières premières”, ce qui est faux ; “l’espérance de vie est autour de 60 ans”, ce qui est faux devant le fait d’une démographie qui ne cesse de remonter après la terrible chute des années 1990 due à l’introduction, essentiellement par les EU, d’un capitalisme sauvage autorisée par le président Eltsine (de 65 ans à 70 ans d’espérance de vie en général entre 2001-2012, de 59 ans à 65 ans pour les hommes, pour la même période, selon MoA...)

(Sur ce dernier point capital concernant l’existence structurelle de la Russie, voir aussi l’interview d’Emmanuel Todd dans Herodote le 28 mai 2014 : « Aujourd’hui, disons depuis quelques mois, j’observe à l’inverse que la mortalité infantile dans la Russie de Poutine est en train de diminuer de façon spectaculaire. Parallèlement, les autres indicateurs démographiques affichent une amélioration significative, qu’il s’agisse de l’espérance de vie masculine, des taux de suicide et d’homicide ou encore de l’indice de fécondité, plus important que tout. Depuis 2009, la population de la Russie est repartie à la hausse à la surprise de tous les commentateurs et experts. C’est le signe que la société russe est en pleine renaissance, après les secousses causées par l’effondrement du système soviétique et l’ère eltsinienne, dans les années 1990. Elle se compare avantageusement, sur de nombreux points, à bien des pays occidentaux, sans parler des pays d’Europe centrale ou de l’Ukraine, laquelle a sombré dans une crise existentielle profonde ».)

Ces remarques de The Moon of Alabama sont basées sur une dépêche Reuters du 3 août 2014 qui rapporte l’essentiel de l’interview donnée à The Economist : « Le président Barack Obama a traité dédaigneusement la Russie de pays qui "ne produit rien" et a dit dans un interview avec le magazine The Economist que l’Occident devait se montrer "très ferme" avec la Chine parce que Beijing cherchait à étendre son influence sur l’économie mondiale. [...] Obama a minimisé le rôle de Moscou dans le monde et a déclaré avec mépris, dans un interview, que le président Vladimir Poutine était un leader qui causait des problèmes sur le court terme pour en tirer un profit politique et qu’il ferait du tort à la Russie sur le long terme.Je pense qu’il faut remettre les choses à leur juste place. La Russie ne fabrique rien." Et il a ajouté : " Les immigrants ne se précipitent pas à Moscou en quête d’opportunités. L’espérance de vie des hommes russes tourne autour de 60 ans. La population diminue."

Des affirmations de cette sorte du type-Café du Commerce, qui se veulent factuelles et qui sont grossièrement fausses du point de vue des faits, marquées par des expressions flagrantes de mépris et de diffamation, de la part d’un chef d’État pour un autre État, – et les deux pays de l’importance des EU et de la Russie, – tout cela constitue une rareté extraordinaire dans le langage courant de la diplomatie et ne trouve guère de correspondance à ce niveau-là, dans notre mémoire à nous. Il y a déjà eu bien des attaques polémiques du point de vue des discours les plus officiels, notamment dans l’histoire du XXème siècle jusqu’à nous, depuis qu’existent les instruments du système de la communication, mais de telles affirmations, portant systématiquement sur des faits avérés, et faussés par rapport à leurs références chiffrées ! Il faut donc observer cette intervention comme une nouveauté du langage diplomatique, bien entendu en identifiant aussitôt le systématique penchant de l’inversion.

... Plus précisément, sur ce point, il faut relever l’exclamation d’Obama, – « La Russie est un pays qui “ne produit rien" ». Cela signifie une sorte de condamnation implicite, de la sorte : la Russie sert-elle à quelque chose ? Est-elle autre chose qu’un “rien” complètement improductif, – c’est-à-dire à éliminer ? Effectivement, le terme “éliminer” proposé à dessein, pour nous rapprocher de cette déclaration que nous jugeons du même esprit, faite à une télévision ukrainienne (la chaîne Hromadske TV, financée par les ambassades des EU et des Pays-Bas) par un jeune homme d’excellente allure, journaliste de surcroit, Bogdan Boutkevitch, – parlant du Donbass, un peu comme Obama parle de la Russie... (Voir Vineyard of the Saker, le 3 août 2014.)

« Ok, vous me demandez "Comment cela peut se produire ?" Eh bien, c’est parce que le Donbass est une région qui n’est pas seulement en très mauvais état d’une façon générale, elle a aussi des quantités de problèmes ; son plus grand problème est qu’elle est surpeuplée de gens dont personne n’a besoin. Croyez-moi, je sais de quoi je parle... Prenez par exemple l’oblast du Donetsk, il y a là environ 4 millions d’habitants, dont au moins 1,5 million ne servent à rien. Voilà ce que je veux dire : nous n’avons pas besoin [d’essayer de] “comprendre” le Donbass, il nous faut comprendre l’intérêt de l’Ukraine au plan national. Le Donbass doit être vu comme une ressource à exploiter car il a des ressources. Je ne prétends pas avoir de solution toute faite, mais ce qu’il faut savoir – même si ça a l’air cruel – c’est qu’il y a là-bas une certaine catégorie de gens qui doivent être exterminés. »

• Mais ce qui nous est arrivé de Moscou hier est encore plus impressionnant : il s’agit du refus de la plupart des correspondants étasuniens à Moscou, – sauf celui de Bloomberg, – de se rendre vers les camps où sont temporairement installés plusieurs centaines de soldats ukrainiens qui viennent de passer en Russie après avoir été encerclés par les milices du Donbass, et alors qu’à court de munitions et de vivres il ne leur restait que le choix d’une reddition ou d’un passage en Russie. Les circonstances de cette affaire sont rapportées par Itar-Tass, le 6 août 2014, mettant principalement en scène Maria Zakharova, une adjointe à la direction de la section presse du ministère russe des affaires étrangères :

« Lundi matin, un groupe de 438 soldats et gardes-frontières ukrainiens des forces pro-Kiev qui se battent contre la milice dans la région en guerre du sud-est de l’Ukraine ont demandé aux autorités de la frontière orientale russe l’autorisation d’entrer en Russie comme réfugiés, et un couloir humanitaire leur a été ouvert. Maria Zakharova a écrit sur Facebook que lorsqu’on a appris, lundi, l’arrivée des 400 soldats ukrainiens venant chercher refuge en Russie, le ministre des Affaires Etrangères russe a décidé d’organiser une rencontre entre les soldats et les journalistes étrangers accrédités en Russie.

 »“Conscients de l’importance pour les journalistes, particulièrement les journalistes étrangers, d’avoir un contact direct avec les soldats ukrainiens pour apprendre de leur bouche ce qui se passe réellement dans les combats, découvrir leur motivation et les véritables raisons de leurs décision [de venir chercher refuge], nous avons décidé d’inviter un groupe de correspondants étrangers dans la région de Rostov,” a déclaré Zakharova. Elle a indiqué qu’un avion serait affrété par le ministère de la Défense russe et qu’il partirait lundi pour la région de Rostov où les soldats ukrainiens étaient accueillis temporairement, et que l’avion pouvait contenir de 30 à 40 journalistes. “Nous avons immédiatement appelé tout le monde,” dit-elle. “Une quarantaine [de correspondants] ont répondu présents en moins d’une heure.” [...]

 »... “Excepté que selon Bloomberg il n’y avait aucun journaliste représentant les médias étasuniens !!! Les médias dominants étasuniens ont décliné cette invitation à rencontrer des soldats ukrainiens qui s’étaient réfugiés sur le territoire russe,”... “Je parle de CNN, du New York Times, du Washington Post, du Christian Science Monitor.” “Sur quoi ces journalistes basent-ils leurs informations s’ils refusent de parler directement aux sources ?” s’interroge Zakharova. “Le plus drôle a été le journaliste de Reuters qui s’était inscrit et était parti avec nous pour l’aéroport, mais qui a changé d’avis à mi-chemin et qui n’a pas pris l’avion.” “On critique la Russie sous prétexte qu’elle ne facilite pas la tâche des médias occidentaux et cela sert d’excuse au silence de ces médias sur la Russie,” a-t-elle ajouté. “Mais le fait est que nous, nous parlons mais soit ils refusent d’écouter soit on le leur interdit.” »

Alexei Pouchkov, président de la commission des affaires étrangères de la Douma, a écrit à propos de cet incident (ITAR-Tass, le 6 août 2014) : «  Les médias étasuniens sont morts ; ils sont devenus des employés du ministère des Affaires Etrangères étasunien*... » (Rouchkov cite justement le département d’État, montrant l’évolution de la situation par rapport au climat qui régnait dans la presse étasunienne dans les années 2002-2006, où la source des narrative avec les consignes pour les journalistes se trouvait au Pentagone.)

Pour ceux qui ont vécu le temps de la Guerre froide, il s’agit d’un comportement incompréhensible de la part des correspondants étasuniens à Moscou, sinon par les jugements les plus extrêmes qui n’ont plus rien à voir avec la déontologie et le professionnalisme de ce métier. De tous temps, durant la Guerre froide, les journalistes étasuniens ont cherché à pénétrer en URSS, d’une façon officielle et professionnelle notamment, pour investiguer, enquêter, interroger ce qui pouvait l’être. La difficulté était d’obtenir l’accord des autorités, mais une fois cet accord obtenu les visites étaient suivies avec le plus grand intérêt. Il était implicite, dans tous ces cas, qu’on pouvait obtenir, à côté de la parole officielle, des informations toujours intéressantes ... Certes, la Russie n’est pas l’URSS, et dans ce cas absolument remarquable l’intérêt se trouve beaucoup plus dans ce que cette aventure nous dit de nous-mêmes, de la presse, de notre état d’esprit, etc. (Il est par ailleurs secondaire de savoir si les journalistes étasuniens ont réagi d’eux-mêmes, quoique collectivement, ou s’ils ont répondu à une sollicitation impérative du département d’État. Notre sentiment serait plutôt favorable à la première explication, qu’“ils ont réagi d’eux-mêmes”, dans la mesure où nous croyons à une attitude collective, favorisée par les mêmes réflexes psychologiques, une sorte de conformisme collectif qui constitue le caractère américaniste, à partir de circonstances appréhendées plus ou moins collectivement.)

L’intérêt de rapprocher ces deux incidents tels que nous les observons se trouve dans l’interprétation commune qu’on peut leur donner, qui est un véritable refus non seulement d’une vérité de situation de la Russie, mais de la Russie elle-même. Dans le cas d’Obama, c’est un déni de la Russie, par le refus de son existence même, dans des termes qui impliquent la nécessaire élimination de ce qu’il en reste parce que ce pays est désormais perçu comme rejetant l’ordre américaniste et le Système, notamment dans le chef de l’hyper-capitalisme globalisé : la Russie “ne fait rien” (“ne produit rien”), donc elle n’existe pas. Pour les journalistes, rencontrer des êtres humains qui, par leur comportement et leurs actes récents, pourraient contredire même involontairement la version unanimement acceptée de la situation ukrainienne ne présente aucun intérêt. Là non plus, il est simplement question d’un déni, le refus d’une situation à partir d’un pré-jugement complètement exclusif, étranger à tout amendement. L’intérêt de l’événement, sa signification symbolique se trouvent dans ce qu’il a rassemblé l’essentiel de la presse étasunienne accréditée à Moscou, et qu’il a concerné la même opportunité journalistique, massivement rejetée selon un comportement qui proclame sa non-existence, son caractère hors de propos (irrelevance), – on pourrait qualifier cela, l’opportunité d’aller rencontrer les soldats ukrainiens passés en Russie, de l’expression d’“irrelevance ontologique”. Ainsi peut-on avoir la mesure, dans la guerre de la communication entre le bloc BAO et la Russie, essentiellement de la part du bloc BAO, d’une intensité rarement atteinte, comme une “guerre de la communication totale”, ou une “guerre de la communication d’anéantissement”.

Philippe Grasset

Note :

* Department of State

Traduction des parties en Anglais : Dominique Muselet

»» http://www.dedefensa.org/article-une_guerre_de_la_communication_d_an_a...
URL de cet article 26557
   
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