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Conflit et génocide rwandais : la République française est-elle « totalement compromise » ?

Un militaire français observe des civils rwandais fuir les combats le 12 juillet 1994. Image d’archives. (© PASCAL GUYOT Source : AFP)

Alors que des archives de l’Elysée sur le conflit au Rwanda défrayent la chronique, le flou sur l’implication française subsiste. Pour l’historien Harana Paré, cette situation perpétue la politique « de déni » et de « prédation » de la France en Afrique.

RT France : La revue XXI a publié un article basé sur une archive d’un ordre direct signé de l’Elysée appelant à réarmer les troupes génocidaires au Rwanda en 1994 malgré l’embargo sur les livraisons d’armes dans le pays imposé par l’ONU. Cette révélation vous a-t-elle étonné ?

Harana Paré (H. P.) : Absolument pas. La République française est assise sur des montagnes de mensonges et de dénis des droits des peuples au regard de sa présence et de son influence politique néocoloniale sur le continent africain.

RT France : Quel était l’intérêt pour le gouvernement français de donner cet ordre, enfreignant sciemment l’embargo de l’ONU dans un contexte où les exactions au Rwanda étaient scrutées par l’ensemble de la scène internationale et choquaient l’opinion publique française ?

H. P. : Dans le film « Hôtel Rwanda », on voit bien que ce qui intéressait les Occidentaux et les Français était avant tout d’exfiltrer les populations blanches ou naturalisées du Rwanda, et de laisser les différentes parties du reste de la population se massacrer entre elles. Après quoi les médias pouvaient servir aux opinions publiques la litanie immonde de massacres interethniques entre Africains. Ce qui à vrai dire n’est rien moins qu’un des aspects de guerres impérialistes : elles imposent le délitement des Etats ainsi que la prédation sans fin à des nations faibles et périphériques.

Concernant le réarmement : l’intérêt de la France était avant tout de préserver ses positionnements géostratégiques dans cette région des Grands Lacs. Il se jouait dans cette zone une rivalité avec les Etats-Unis – on dit que les troupes du Front patriotique rwandais étaient soutenues par les Américains. Ainsi, dans la région, le fait que les deux puissances soient alliées dans le cadre de l’OTAN n’a nullement empêché qu’elles se livrent à des rivalités inter-impérialistes, qui se sont entrechoquées avec le conflit et génocide rwandais. Dans ce contexte, la France a pris des décisions qui protégeaient ses intérêts géopolitiques.

Le contrôle de la région des Grands Lacs est une clé pour l’accès à toute l’Afrique orientale et méridionale et son pôle émergent qu’est l’Azanie (Afrique du Sud).

En outre, à l’époque, la France avait l’espoir de s’appuyer sur la République démocratique du Congo ou ex-Zaïre de l’éminent, incompétent et corrompu Mobutu, pour permettre le renversement de la situation dans la région et au Rwanda, dans le sens de ses intérêts. A l’époque, la RDC avait laissé une partie de son territoire comme base arrière aux génocidaires Hutus. Cette zone leur servait autant de base de repli que de point d’accès à des armes. C’est dans ce cadre-là que la France leur a livré des armes, malgré l’embargo de l’ONU. Nombre d’infiltrations d’éléments génocidaires partaient de là pour opérer en interne au Rwanda, le long de la frontière.

RT France : Quelles ont été les conséquences de ces livraisons dans le conflit et le génocide ?

H. P. : Cela n’a évidemment rien arrangé. Bien au contraire. Les troupes Hutus, acquises à la politique génocidaire de Juvénal Habyarimana, ont eu un sentiment d’impunité. Elles se sentaient soutenues par la puissance française dans toute sa splendeur néocoloniale et donc invincibles – jusqu’à ce qu’ils comprennent que le pays allait les abandonner sous la pression internationale. Cela a entraîné une augmentation des massacres. En tout entre 800 000 et 1 000 000 de victimes.

RT France : Cet ordre, signé par le secrétaire de l’Elysée de l’époque, Hubert Védrine, est l’un des premiers documents rendus publics depuis la déclassification en 2015 de 83 documents de l’Elysée sur le conflit rwandais. Malgré la promesse de François Hollande et cette déclassification, l’accès à ces documents est toujours très difficile pour les historiens et chercheurs, la mandataire de ces documents étant Dominique Bertinotti, anciennement chargée de mission pour le gouvernement et proche de François Mitterrand. Comment expliquer cette situation ?

H. P. : Si, depuis 1994, on a autant de mal à faire la lumière totale sur cette affaire, c’est parce que la République française – ses hommes politiques et ses hommes d’affaires au sommet de l’Etat mais également ses forces militaires sur le continent africain – est totalement compromise dans cette affaire. La question des archives est éminemment politique. Ce dossier est sous blocage et sous contrôle. On découvre ici plusieurs choses :

- la mandataire de ces archives serait une proche du gouvernement mis en cause dans cette affaire.

- le successeur de ce gouvernement Mitterrand et héritier en titre de cette deuxième droite sociale-démocrate est François Hollande, c’est-à-dire l’homme qui a promis d’ouvrir ces archives.

- mais, au final, ces dernières s’avèrent difficiles d’accès pour les enquêteurs, les chercheurs et toutes personnes souhaitant faire la lumière sur cette affaire.

En clair, les faits sont très parlants. Cela prouve que la politique française en Afrique reste une politique coloniale de mépris de l’Afrique et des Africains.

La France continue de considérer l’Afrique comme son pré carré, où les nations restent encore des espèces de sous-préfectures françaises. On est ahuri de voir que, depuis 1994, on cherche en vain à faire la lumière sur la vérité relative à ce génocide qui a fait près d’un million de morts en quelques jours et où il existe des doutes, des soupçons quant au rôle joué par les troupes françaises sur place.

Que rencontre t-on devant cette quête de vérité et de justice ? Rien moins que des atermoiements, des fuites en avant, du déni et des mensonges.

Mais qui protège-t-on ? La République et ses élites politiques ou militaires biberonnés aux mythologies juridiques formelles. En plus de soutenir aveuglement et inconditionnellement les satrapes du pré carré. On se doute bien pourquoi la France n’a jamais pressé le pas pour dire la vérité sur ce génocide qui la regarde, ce crime de masse contre l’humanité au Rwanda ! Que cache-t-on, là ?

Le régime de Juvénal Habyarimana était un régime non seulement fantoche mais soutenu à bout de bras par la Françafrique. On sait bien que les troupes de Habyarimana étaient entraînées et réarmées par la France contre les troupes du FPR. Et ce sous l’impulsion des Français et des Belges. Ça n’était qu’un secret de polichinelle.

Avec le génocide rwandais et la question des archives, on voit là se perpétuer une politique de mensonge, de lâcheté et de mépris à l’égard des populations africaines depuis les premiers temps de la colonisation. Cette position de l’Etat français sur le génocide rwandais est non seulement irresponsable et criminelle, mais elle est régie par une sorte de fuite en avant face à la vérité historique. Les peuples de la région des Grands Lacs ont besoin d’avoir des réponses qui identifient les responsabilités. On ne peut pas cacher la mort de millions de personnes [chercheurs et ONG estiment que le conflit rwandais a entraîné dans son sillage et la fuite de militaires une succession d’autres conflits dans la région des Grands Lacs notamment en RDC et au Burundi tuant plusieurs millions de personnes] derrière le secret défense. C’est une insulte à l’Afrique.

Malheureusement, les réseaux de connivences sont tels entre les élites et politiques occidentaux et africains que les peuples peinent à connaître la vérité qu’on leur doit. Nous sommes ici dans une continuité totale avec le fait colonial. Or, l’Afrique de demain ne peut se construire dans le silence et sans faire le deuil des exactions que le continent a connues.

RT France : Emmanuel Macron, moins lié et attaché à l’image de François Mitterrand que son prédécesseur, peut-il permettre une évolution plus rapide de l’accès à cette documentation ?

H. P. : Un nouveau pouvoir s’installe dans le pays mais il est tout de même héritier d’une situation, d’une histoire et d’enjeux qui font que le rapport à l’Afrique de la France ne peut pas évoluer. Les symboles guerriers n’ont d’ailleurs pas manqué. Lors de son investiture, Emmanuel Macron s’est présenté à la foule sur un véhicule militaire. Il a nommé un ministre non pas de la Défense mais des Armées. C’est une nuance qui en dit long. Nous somme dans un contexte où les bases militaires françaises essaiment sur l’ensemble du continent africain – tout comme les bases américaines. La France en dispose en Côte d’ivoire, au Mali, au Sénégal, au Burkina Faso, au Tchad, en Centrafrique, à Djibouti. Le Niger abrite une base de drones américains. On voit bien que toutes ces présences armées ne sont pas là pour garantir la souveraineté et l’indépendance des pays qui les abritent. Elles ne sont pas un facteur de paix, mais plutôt servent de point d’appui à des opérations de contrôle et de prédation armées.

Le fait qu’Emmanuel Macron nomme un ministre des Armées est également très parlant quant aux visées et missions de reconquête colonialiste désormais assignées à l’armée française. La sémantique est importante car un ministère de la Défense est nommé pour défendre la nation et le peuple sur son propre territoire. Pour Emmanuel Macron, comme pour bien d’autres tenants de l’élite occidentale qui exportent désormais la démocratie à coups de bazooka et de missiles, la nation n’a plus de sens. Il n’y a donc plus besoin d’un ministère de la Défense mais bien d’un ministère des Armées. On entre ici de plain-pied dans la sous-traitance affairiste des guerres néo-impérialistes et des armées comme du temps de la guerre de trente ans en Allemagne, au XVIIe siècle. En clair, il faut s’attendre à voir l’armée française devenir une armée à laquelle on sous-traite les objectifs des intérêts américains ou allemands.

Tous les trémolos déployés par les élites assurant vouloir défendre la démocratie et ses valeurs ne sont qu’entourloupes. Ce n’est qu’une exportation de la guerre sans fin avec des visées de prédation économique. Il faut bien comprendre que la France ne peut pas faire l’économie de la Françafrique. C’est de cette mainmise et de son réseau d’influence qu’elle tient son enracinement et son rôle central en Europe. C’est aussi de cela qu’elle tient sa place au sein des Nations unies. Quoi que la France propose dans cette instance caporalisée par les Américains, c’est une myriade d’Etats faillis africains qui votent comme un seul homme les résolutions françaises.

RT France : Pensez-vous qu’un jour les responsables français puissent être jugés par un tribunal international pour son implication dans le génocide rwandais ?

H. P. : Si les Rwandais se mobilisent sur cette question, si l’opinion de l’ensemble du continent et si l’Union africaine se mobilisent sur cette question – et que tout ce mouvement est relayé par des forces de progrès en Occident – cela peut effectivement faire basculer la donne. On pourrait alors voir des politiciens occidentaux conduits devant des tribunaux internationaux. Mais il n’y a ici aucune illusion à se faire, car ces tribunaux sont aux mains des puissances occidentales. Ce sont les élites occidentales qui tiennent, encadrent et animent les soubassements institutionnels et juridico-idéologiques de ces tribunaux qui sont, à vrai dire, des tribunaux coloniaux.

Est-ce que l’opinion africaine est capable de traîner devant de tels tribunaux un Bush, un Clinton ou un Sarkozy ? Je ne crois pas cela possible. Ici en droit, la loi est celle des puissants et des Etats forts. C’est le mode antique.

Quant à l’opinion en France, elle est avant tout celle des classes dominantes françaises. Ce sont les médias dominants qui donnent le la dans cette affaire-là. Or face à cette classe concernée par cette affaire, je ne vois aucune force d’opposition et de progrès assez forte, organisée et mobilisée. Les opinions qui pourraient effectivement faire contrepoids et demander de façon ferme la justice ne trouvent ici quasiment pas ou peu d’écho dans les médias qui sont tenus par l’oligarchie qui martyrise le continent africain. Mais jamais, il ne faut désespérer à l’idée que des femmes et des hommes courageux soient capables de faire jaillir la lumière de l’obscurité relativement à ce génocide au Rwanda en 1994. C’est-à-dire forcer le pays à faire toute la lumière sur l’affaire et son histoire.

Harana Paré

Harana Paré est historien burkinabé, professeur et militant à l’Association française d’amitié et de solidarité avec les peuples d’Afrique (Afaspa) ainsi qu’au collectif communiste Polex (Politique extérieure)

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