RSS SyndicationTwitterFacebookFeedBurnerNetVibes
Rechercher

Contre le travail

Différencier l’homo faber de l’animal laborans. Selon Annah Arendt, une distinction est à faire entre l’œuvre et le travail.

L’œuvre, ce qui dure, le travail, l’éphémère, ce qui est consommé pour nos besoins. « Le travail de notre corps et l’œuvre de nos mains » dit John Locke dans le Second traité du gouvernement civil (1760).

Cette confusion est le grand mal de la modernité. Nous ne produisons plus pour l’œuvre. L’homo faber est en déclin. Et même si l’homme travaille à ce qui doit durer, la division du travail, la parcellisation des tâches, réduisent son activité à un simple labeur.

« L’animal laborans n’est en effet qu’une espèce, la plus haute si l’on veut, parmi les espèces animales qui peuplent la terre. (1) »

Si ces extraits de journal pouvaient révéler d’authentiques sentiments, ils dévoileraient la souffrance de l’être conscient de son mal mais matériellement impuissant à s’en défaire. Perdre sa vie à travailler, produire pour ne rien laisser derrière soi, est un effort d’une grande futilité.

« Les idéaux de l’homo faber, fabricateur du monde, la permanence, la stabilité, la durée ont été sacrifiés à l’abondance, idéal de l’animal laborans. (2) »

Le désespoir d’une existence absurde, dont la vitalité est sacrifiée à idéal de l’animal laborans ; produire, produire encore, faire les mêmes gestes sans jamais construire, ce désespoir, dis-je, pourrait être supportable s’il n’y avait pas les autres, la multitude. Ceux qui ignorent tout de leur fatum et ne trouvent dans les douleurs de l’exploitation que l’image de leur propre abjection. Ceux pour qui l’avenir est la certitude de s’enfoncer toujours plus profondément dans l’obscurité du labeur, loin de la permanence et du réconfort. Ce sont les damnés de la terre. Ceux-là seuls ont le droit de nous juger, nous, qui les avons poussés à cet immense sacrifice.

« Mériter », « la fierté du travail bien fait », ou encore « l’obéissance » : des sentiments qui tiennent trop souvent de l’ignorance mais aussi de la foi et d’un au-delà du travail. Accepter la gratification qu’ils procurent est une attitude irrationnelle dans l’univers du labeur rémunéré. Une attitude irresponsable à laquelle il faut absolument opposer le mépris du travail, idéal auquel est confronté l’animal laborans en lutte pour sa survie.

Mériter la reconnaissance du chef ou de ses pairs c’est aussi accepter l’asservissement à la nécessité de produire toujours plus. Les plus critiques d’entre nous ont peine à s’avouer en être la proie. Les aveugles s’en tirent à bon compte tant que leur taux de productivité reste élevé. Mais, avouons-le, nous sommes tous prompts à justifier les institutions de l’esclavage, l’arbitraire des tâches à accomplir, les abus de l’autorité, la domesticité, la concurrence, l’exploitation ! Selon Aristote, les deux qualités qui manquent à l’esclave sont la faculté de délibérer et de décider.

« La fierté du travail bien fait » est une dégradation de l’esclave qui nie sa condition. Réussir une tâche, exalter son dur effort est une apologie du transitoire, une glorification de l’instabilité dans laquelle est plongé le travailleur qui, paradoxalement, en tire une satisfaction. Bien que l’animal laborans se voie perpétuellement privé du sentiment d’achèvement, bien qu’il soit constamment obligé d’accomplir des actes futiles, il est totalement persuadé d’accomplir l’œuvre de l’homo faber. C’est seulement lorsque l’illusion perd de sa force, qu’il est en mesure de voir son aveuglement. C’est alors qu’il dépérit, se sent inutile et parfois se suicide.

L’animal laborans est le jouet de forces dont il est incapable de tirer un profit personnel. Il couvre ses nécessités vitales par le travail mais n’est d’aucune utilité pour l’appareil de production. Pièce interchangeable du travail, il construit son histoire sur l’illusion d’exister pour l’œuvre. Chaque tâche accomplie (exaltation, droit au mérite) est une fausse célébration et un deuil, l’aveu d’une dévotion à la docilité, sans contrepartie.

Les démons de l’aliénation volontaire le poussent à vouloir mériter dans l’hébétement.

Philippe Nadouce

(1) In Condition de l’Homme moderne d’Hannah Arendt, Calmann-Lévy, Coll. Agora, 1983, page, 123

(2) Ibid.

»» http://www.nadouce.com/2016/06/contre-le-travail.html
URL de cet article 30583
  

Même Thème
Le « populisme du FN » un dangereux contresens, d’Annie Collovald et Guerre aux chômeurs ou guerre au chômage, d’Emmanuel Pierru
DIVERS
Récemment apparues, les éditions du Croquant, issues d’une dissidence des héritiers de Pierre Bourdieu, publient des ouvrages riches, au coeur des problèmes sociaux actuels et offrant un regard juste et pertinent. Deux d’entre eux ont particulièrement retenu notre attention : Le « populisme du FN » un dangereux contresens A travers cet ouvrage, Annie Collovald a voulu déconstruire et remettre en cause le terme de « populisme » qui sert aujourd’hui d’explication au succès électoral du Front national. (...)
Agrandir | voir bibliographie

 

L’emprise des multinationales sur l’opinion publique des Etats-Unis est une des choses incroyables du monde occidental. Aucun pays développé n’a réussi à éliminer des média, et avec autant d’efficacité, toute forme d’objectivité - sans même parler de dissidence.

Gore Vidal

Lorsque les psychopathes prennent le contrôle de la société
NdT - Quelques extraits (en vrac) traitant des psychopathes et de leur emprise sur les sociétés modernes où ils s’épanouissent à merveille jusqu’au point de devenir une minorité dirigeante. Des passages paraîtront étrangement familiers et feront probablement penser à des situations et/ou des personnages existants ou ayant existé. Tu me dis "psychopathe" et soudain je pense à pas mal d’hommes et de femmes politiques. (attention : ce texte comporte une traduction non professionnelle d’un jargon (...)
46 
Le fascisme reviendra sous couvert d’antifascisme - ou de Charlie Hebdo, ça dépend.
Le 8 août 2012, nous avons eu la surprise de découvrir dans Charlie Hebdo, sous la signature d’un de ses journalistes réguliers traitant de l’international, un article signalé en « une » sous le titre « Cette extrême droite qui soutient Damas », dans lequel (page 11) Le Grand Soir et deux de ses administrateurs sont qualifiés de « bruns » et « rouges bruns ». Pour qui connaît l’histoire des sinistres SA hitlériennes (« les chemises brunes »), c’est une accusation de nazisme et d’antisémitisme qui est ainsi (...)
124 
L’UNESCO et le «  symposium international sur la liberté d’expression » : entre instrumentalisation et nouvelle croisade (il fallait le voir pour le croire)
Le 26 janvier 2011, la presse Cubaine a annoncé l’homologation du premier vaccin thérapeutique au monde contre les stades avancés du cancer du poumon. Vous n’en avez pas entendu parler. Soit la presse cubaine ment, soit notre presse, jouissant de sa liberté d’expression légendaire, a décidé de ne pas vous en parler. (1) Le même jour, à l’initiative de la délégation suédoise à l’UNESCO, s’est tenu au siège de l’organisation à Paris un colloque international intitulé « Symposium international sur la liberté (...)
19 
Vos dons sont vitaux pour soutenir notre combat contre cette attaque ainsi que les autres formes de censures, pour les projets de Wikileaks, l'équipe, les serveurs, et les infrastructures de protection. Nous sommes entièrement soutenus par le grand public.
CLIQUEZ ICI
© Copy Left Le Grand Soir - Diffusion autorisée et même encouragée. Merci de mentionner les sources.
L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle du Grand Soir

Contacts | Qui sommes-nous ? | Administrateurs : Viktor Dedaj | Maxime Vivas | Bernard Gensane
Le saviez-vous ? Le Grand Soir a vu le jour en 2002.