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Militant politique de gauche, linguiste de droite ?

Le paradoxe Chomsky

Dès les années soixante, à l’occasion de la guerre du Vietnam, Noam Chomsky a dénoncé et combattu sans relâche l’impérialisme des Etats-Unis dans le monde. Dans L’Amérique et ses nouveaux mandarins, publié en 1969, il démontrait que la politique étrangère des Etats-Unis, exclusivement axée sur le développement hégémonique de l’Empire, ne pouvait accepter les luttes démocratiques dans les pays du tiers monde sous sa coupe. Pendant plus de cinquante ans, sa dénonciation de l’impérialisme sera constante et très courageuse. Comme Bertrand Russell, Chomsky a toujours pensé qu’il était plus méritant de dénoncer les crimes de son propre camp que ceux de l’adversaire. Moraliste, il expliquera ainsi que l’étiquette « terroriste » accolée par son pays à tel ou tel régime servait à masquer la violence de ses propres menées « terrifiantes » de par le monde.

Mais Chomsky n’est pas qu’un militant politique. Il est d’abord un linguiste, l’un des plus influents, pour ne pas dire le plus influent, au monde (le fait que les linguistes chomskiens constituent le réseau le plus puissant qui soit dans les facultés de lettres et langues est un autre débat).

Dans le numéro de L’Herne qui lui était consacré en 2007, Jean Bricmont et Julie Franck écrivaient en introduction : « Pour Chomsky, la grammaire d’une langue doit être la description de la compétence intrinsèque du locuteur-auditeur idéal, c’est-à-dire indépendamment des aléas de sa performance soumise à une série de facteurs externes l’amenant souvent à produire des phrases incomplètes et même parfois incorrectes. Cet intérêt pour la “ Langue Interne ” […] est ce qui distingue l’approche linguistique de Chomsky des études de la “ langue ” comme objet social, tel que Ferdinand de Saussure l’envisageait. C’est aussi ce qui motive le rattachement de la linguistique aux sciences cognitives plutôt qu’aux lettres, comme en témoigne par exemple le fait que le département de linguistique de Chomsky se situe au Massachussetts Institute of Technology. […] En France, la linguistique demeure l’étude de la langue comme moyen de communication et reflet de la culture, soumis aux variations interindividuelles et interculturelles, et souvent associée aux études littéraires. »

Dès le milieu des années cinquante, Noam Chomsky développa la linguistique générative. Cette approche distingue la compétence de la performance, la capacité langagière de l’acte de parole. Pour Chomsky, chaque individu possède un « organe linguistique spécialisé » qui permet l’analyse et la production des structures formant le discours. Autrement dit, chaque langue possède une structure observable qui est le résultat d’un système inné, génétique. C’est peu dire que dans la grande controverse sur l’inné et l’acquis, Chomsky penche nettement du côté de l’inné, ce qui, pour simplifier, n’est pas spécialement de gauche.

Chomsky estime que les enfants naissent avec un héritage qui leur permet d’apprendre n’importe quelle langue. Il existe, selon lui, dans le cerveau des bébés, des structures linguistiques imprimées avant la production du langage. Il suffit aux petits enfants d’apprendre du vocabulaire pour construire des phrases à partir des structures syntaxiques préexistantes. L’enfant n’apprend pas simplement au contact des adultes car l’expression orale de ces derniers est fortement imparfaite, pas toujours grammaticale. Cela n’empêche pas les enfants du monde entier, quel que soit le bain linguistique dans lequel ils évoluent, quelles que soient les difficultés et autres subtilités, d’acquérir la langue de leurs parents en cinq ou six ans.

Cette théorie de Chomsky est séduisante. Un enfant français de trois ans dira assez spontanément « les chevals sont dans le champ », mais certainement pas « sont dans le champ les chevaux ». Lorsqu’un petit Anglais dit « I drawed a picture » au lieu de « I drew a picture » (j’ai fait un dessin, to draw est un verbe irrégulier), l’enfant n’a pas entendu une erreur qu’il reproduit passivement. Il ne fait donc pas qu’imiter. Pour Chomsky, l’enfant développé, et bien sûr l’adulte, sont parfaitement capables de dire d’un énoncé s’il est grammatical ou non, même si l’énoncé est aberrant ou ne signifie strictement rien. Il donne l’exemple désormais bien connu : « colourless green ideas sleep furiously » (des idées vertes incolores dorment furieusement). Nous savons tous, dès que nous l’entendons, que cette phrase est à la fois parfaitement grammaticale et insensée. Tous, enfants inclus, nous pouvons produire des phrases de ce style, complètement inédites.

Les critiques de Chomsky avancent que, même si les enfants n’apprennent pas uniquement en imitant, cela ne prouve pas qu’ils sont dotés d’un « organe linguistique spécialisé » : l’apprentissage de la langue est un apprentissage parmi d’autres et on ne peut concevoir qu’un enfant apprenne une langue seul entre quatre murs, sans interaction avec autrui. On a opposé à Chomsky la conversation authentique suivante entre des parents et une enfant de trois ans :

Parents : What did you do today ? [Qu’as-tu fait aujourd’hui ?]
Enfant : Me drawed a cat [j’ai dessiné un chat]. La règle du ed du passé est appliquée, mais mal à propos car le verbe est irrégulier.
Parents : You drew a cat ? [Tu as dessiné un chat ?]
Enfant : Yeah [ouais]. L’enfant a compris la production de ses parents, donc son erreur.
Parents : Who did you play with at breaktime ? [Avec qui as-tu joué à la récré ?]
Enfant : Me played with Sarah and Helen [j’ai joué avec Sarah et Helen]. Erreur d’un pronom qui n’a pas été acquis passivement mais le verbe – régulier – est correctement formulé.
Parents : That sounds fun [ça a l’air amusant]. Now what do you want for tea ? [Qu’est-ce que tu veux manger ce soir ?]
Enfant : Dunno. What you having ? [J’sais pas. Et vous, vous mangez quoi ?] Ordre des mots correct mais il manque l’auxiliaire to be.
Parents : Daddy and I are having fish [papa et moi, on mange du poisson].
Enfant : You having fishes ? [vous mangez des poissons ?] Manque to be et l’enfant applique la règle usuelle du pluriel sans savoir que fish a un pluriel irrégulier.
Parent : Yes. I’ll do you some fish fingers and if you’re a good girl and eat them all you can have a sweetie [oui. Je vais préparer des bâtonnets de poisson et si tu es gentille et que tu les manges tous tu auras un bonbon].
Enfants : Me want two sweeties [je veux deux bonbons]. Erreur de pronom et verbe mal conjugué.
Parents : Alright then [d’accord].
Enfant : When Daddy coming home ? [Quand est-ce que papa rentre ?] Pas d’auxiliaire mais l’ordre des mots est correct, comme il l’est tout au long de la production de l’enfant.

La grande controverse entre l’inné et l’acquis va connaître son heure de gloire en octobre 1973 lors du débat entre Chomsky et le psychologue Jean Piaget, alors âgé de 77 ans. Pour le savant suisse, l’intelligence est une forme de l’adaptation de l’individu à son milieu. Ses théories s’appuient sur les travaux du pédagogue Alfred Binet, du philosophe progressiste (évolutionniste) Herbert Spencer et sur la philosophie kantienne qui veut qu’on n’explique rien sans la présence a priori de formes et de catégories de l’entendement. Piaget établit un lien entre la problématique biologique de l’évolution et la problématique psychologique du développement de l’intelligence. Pour le biologiste que fut Piaget à l’origine de sa carrière, lorsque l’équilibre est rompu entre l’environnement et l’individu, celui-ci rétablit l’équilibre en s’adaptant. Il n’y a pas d’intelligence sans faculté d’adaptation.

Selon Piaget, l’enfant développe sa pensée symbolique entre deux et quatre ans. C’est alors qu’il accroît ses capacités langagières et qu’il accède à la notion de quantité (voir Le Langage et la pensée chez l’enfant, La représentation du monde chez l’enfant). Piaget distinguait en fait quatre grandes périodes du développement psychologique, chaque stade étant construit sur les fondations du stade antérieur : la période de l’intelligence sensori-motrice de 0 à 2 ans, celle de l’intelligence préopératoire de 2 à 6-7 ans, celle de l’intelligence opératoire de 6-7 à 10-12 ans et enfin celle des opérations formelles à partir de l’entrée dans l’adolescence. Il se posait donc contre l’innéisme, condition du concept de grammaire universelle de Chomsky, une grammaire innée, domaine de compétences spécifiques à notre espèce, applicable à n’importe quelle langue (écrite ou orale). La théorie chomskienne ayant, quant à elle, pour origine la Grammaire générale et raisonnée contenant les fondemens de l’art de parler, expliqués d’une manière claire et naturelle de Port-Royal.

Invités par Jacques Monod, Chomsky et Piaget vont débattre trois jours durant dans l’abbaye de Royaumont (lire : Théories du langage, théories de l’apprentissage. 
Le débat entre Jean Piaget et Noam Chomsky, Royaumont, 10-13 octobre 1975 [organisé par le Centre Royaumont pour une Science de l’Homme]. Présentation par Massimo Piattelli-Marini. Paris, Le Seuil, 1979).

Tout va opposer l’innéisme chomskien à la construction, à l’apprentissage piagétistes. Pour Chomsky, l’acquisition du langage n’est pas – globalement – un processus d’apprentissage mais l’exécution d’un programme implanté dans notre cerveau. Sous les règles de grammaire que nous apprenons à l’école et qui ne constituent que la partie émergée de l’iceberg, il y a des règles sous-jacentes communes à de nombreuses langues et, pour certaines, à toutes. L’existence de ces règles prouve que parler pour l’humain relève de l’inné. Pour Chomsky, lorsqu’un enfant est mis en présence d’une phrase telle que « le chien aboie », il comprend intuitivement les relations entre le sujet et le verbe. Mieux : dans la phrase « le chien, lorsqu’il est en colère ou joyeux, aboie », rien ne perturbe l’enfant qui relie spontanément « le chien » à « aboie » (voir des productions orales – comprises sans problème par tout récepteur – du type « Mon père, sa voiture, la batterie, elle est à plat »). Par ailleurs, pour Chomsky, l’enfant n’est pas prédisposé à une langue ou à une autre : tous les enfants acquièrent toutes les langues et créent intuitivement et rapidement de la grammaire. Certes, dit Chomsky, les langues ont un rapport avec la culture, – et là il se rapproche de Piaget – il n’y a pas de langues riches ou de langues pauvres. Il n’en reste pas moins que les langues répondent à des principes organisationnels universels.

Chomsky marque, par ailleurs, nettement la différence entre compétence et performance. Un singe peut réaliser des actions d’un enfant de quatre ans mais il ne parle pas. Par ses compétences, l’individu peut comprendre ce qu’il n’a jamais entendu, peut faire la différence entre ce qui fait sens et ce qui est insensé, et est même capable, si l’on prend l’exemple limite du Jabberwocky de Lewis Carroll, de donner du sens à ce qui n’en a pas :

’Twas brillig, and the slithy toves

Did gyre and gimble in the wabe ;

All mimsy were the borogoves,

And the mome raths outgrabe.

« Il était grilheure ; les slictueux toves

Sur l’alloinde gyraient et vriblaient ;

Tout flivoreux étaient les borogoves

Les vergons fourgus bourniflaient. »

(“ Traduction ” d’Henri Parisot)

Inspiré par le psychologue étasunien James Baldwin, Piaget part du principe que l’intelligence, les connaissances et leur acquisition sont une construction sociale. Pour Piaget, notre cerveau produit des schèmes ou entités abstraites qui organisent une action. Devenant de plus en plus nombreux, ces schèmes se combinent, se complexifient. L’enfant les acquiert ou les développe dans son interaction avec le monde. Il parvient à l’abstraction quand il s’appuie sur des schèmes précédemment acquis dans un contexte différent. Si un enfant rencontre un objet linguistique qu’il ne peut assimiler, par exemple “ carmin ” par rapport à “ rouge ”, il va s’accommoder en intégrant ce nouvel objet à d’autres objets pour lesquels il possédait déjà un schème. C’est pourquoi, pour Piaget, la pensée est une construction progressive.

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