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Le surmoi féroce de Jean-Luc Mélenchon et l’épate de Jacques-Alain Miller

Dans l’hebdomadaire Le Point du jeudi 5 avril, le psychanalyste Jacques-Alain Miller donne son jugement sur certains candidats à la présidentielle. Son critère est de prendre la fonction d’épate : qui épate le plus ? Il y a d’abord un tour de passe-passe qui nous est bien expliqué entre la fonction du père, pater en latin nous dit-on, et é-pater la galerie. «  (…) épater, c’est sortir de l’ordinaire, sortir du rang. Tous les autres d’un côté, et l’Un à part : l’exception tient lieu de père » [1] La fable se construit. A la place de l’ordre patriarcal ancien, il faut mettre en place Un meneur qui épate les foules. Epatante façon d’articuler les fonctions singulières et collectives en politique ou dans le social !

Quel est le résultat ? «  Or ça, vous épater, vous en boucher un coin, Sarko, il sait faire » Hollande «  (…) il a en somme promis de ne pas nous épater. Convenons qu’il y réussit remarquablement » Après avoir évoqué que Hollande se cache de ce qu’il dit et s’enveloppe du «  pas touche ! » il indique «  Sarkozy, tout au contraire, va au contact. Au style phobique du socialiste répond la papouille sarkozyste. De ce fait, la campagne 2012 voit la même scène se rejouer : Hollande se dérobe, Sarko tonitruant se jette à ses trousses. C’est Apollon poursuivant Daphné »

Mélenchon est la surprise de la campagne, comme Marine Le Pen fut celle de la précampagne, nous dit-on. Cette dernière «  avait tout pour épater la galerie, et la faire crier, comme jadis son père, d’un mot d’esprit poivré » Voilà ce qui caractérise le discours lepéniste selon Jacques-Alain Miller : un saupoudrage de poivre sur un mot d’esprit et nous faire jouir !… Mais cela n’inspire-t-il pas nostalgie ? «  Las ! Elle a laissé au vestiaire ses lettres de noblesse, elle a largué la longue lignée contre-révolutionnaire qui s’est épanouie dans la Collaboration [2] et les guerres coloniales, elle s’est si bien dédiabolisée, si bien maquillée au politiquement correct que désormais elle lasse » Voilà bien un commentaire épatant !

Alors la surprise Mélenchon ? Avec lui «  monte sur la scène la mémoire des siècles, grosse de toutes les douleurs et de tous les griefs de la gauche depuis le 9 Thermidor », c’est-à -dire la chute de Robespierre. Mais «  Malheur à qui lui manque de respect ! Son irritation ne demande qu’à se déverser dans ces colères qui étaient pour les Anciens, le propre du tempérament tyrannique : elles font de lui l’incarnation d’un surmoi féroce. De ce fait tout le monde le trouve épatant : quelle verve, quelle culture, quel punch ! » Derrière cette part élogieuse, et il ne peut être dénié ce talent à Jean-Luc Mélenchon, ce qui fait marque dans le commentaire, est bien : «  Thermidor, tyrannique, dominé par quelque chose de féroce ». Attention donc ! Il vaut mieux cajoler Bayrou qui, peut-être, «  (…) nous figure le président parfait, n’infligeons pas à cette icône l’épreuve du pouvoir : personne ne gouverne innocemment »

Les choix politiques de Jacques-Alain Miller transpirent. Son argumentation aboutit à la réduction du politique à un caractère psychologique, faisant fi de l’histoire, singulière ou collective, des mouvements sociaux, de l’exploitation capitaliste et de ses conséquences. Il conviendrait pour un psychanalyste inspiré de Lacan d’analyser les discours et de voir les effets du capitalisme (qui mène à la crevaison nous disait le beau-père de Jacques-Alain Miller), ou encore de convoquer Marx et son analyse de la duperie sociale, ou la fonction du plus-de-jouir dans la société capitaliste, celle que Lacan a inventé en place homologue à la plus-value marxiste.

Nous avons droit à une fable qui valorise la politique du show, l’épate, celle qui est établie en France depuis quelques années. Le philologue Viktor Klemperer auteur de LTI, la langue du 3ème Reich, insistait pour dire que la politique du show des Etats-Unis avait pour matrice la mise en scène des Nazis en Allemagne, retranchant le contenu de l’élaboration politique. La théorie de «  l’Un à part et les autres » a pris dans ce contexte une ampleur catastrophique en 1933.

Ne serait-il pas plutôt intéressant d’interroger de façon critique le travail de Freud dans «  Psychologie des masses et analyse du moi » en 1921 qui porte les contradictions de sa classe sociale : une avancée dans le fait qu’il met en place une homologie entre la psychologie sociale et la psychologie individuelle ; un recul en tant qu’il a déjà renoncé au concret pour parler surtout de l’homme abstrait et se confiner à une position conservatrice, ainsi que l’a montré le philosophe Georges Politzer [3]. En effet, il est toujours saisissant de lire ce texte de Freud en allemand d’où émerge le transfert des masses envers «  Ein Führer » ou bien encore la «  Rassenseele », l’âme de la race, terme de l’oeuvre de Le Bon «  La psychologie des foules » que Freud ne critique pas, mais qui sera la clé de voûte du sinistre Alfred Rosenberg, idéologue du Parti Nazi. Lacan disait dans la séance du 10 mai 1972 de son séminaire que Freud hérite cette erreur de placer le tous comme une entité, à ce fameux Le Bon, qu’il qualifie d’imbécile. Jacques-Alain Miller donne plutôt l’impression de plonger dedans

Il aurait été intéressant de saisir l’aboutissement agonique des limites de la civilisation judéo-chrétienne, de ce Un qui nous vient de Maître Eckhart : faire du Un avec du Deux, dans l’Amour. Mao dans un contexte non occidental disait que dans la dialectique de la contradiction chinoise et marxiste, Un se divisait en Deux. Il avait pour adversaire dans ce domaine, Deng Xiao Ping, favorable à l’absence de dialectique de la lutte des classes. Il aurait été intéressant de se saisir de la philosophie de Lénine dans son analyse de l’impérialisme, de ses commentaires sur les Etats-Unis d’Europe, ou bien lorsque Lacan le cite en 1976, dans sa réflexion topologique, pour dire qu’une droite peut être tordue.

Mais nous savons déjà que ni Lénine ni Mao ne buvaient de la camomille [4].

Un individu tout seul cela n’existe pas. L’orientation du «  Un à part et les autres » a pour base le capitalisme et donne pour résultat le fascisme. Il n’y a pas de différence entre l’essence du transfert social et celle du transfert d’une personne en psychanalyse. Cela nécessite de ne pas considérer le transfert psychanalytique comme quelque chose de sacralisé et de penser la formule de Marx «  L’essence de l’homme est dans l’ensemble des rapports sociaux » en se servant de l’outil du transfert. Le transfert capitaliste dans la société induit qu’Un individu a pour but idéal de réussir financièrement au prix d’écraser quelques «  sous-hommes » d’où le soutien de l’américain industriel Ford à Hitler. Le concept de «  sous-homme » est venu de l’Underman étasunien, les Nazis n’ont fait que le reprendre, Untermensch ainsi que le rappelait récemment Domenico Losurdo [5].

Le travail concret mis en place à Cuba, a une autre orientation que ce développement capitaliste, basé sur l’Un à part et les autres. L’orientation de la Révolution cubaine produit des effets émancipateurs vers la diversité humaine, loin de la phraséologie abstraite. Le travail de Mariela Castro sur la diversité sexuelle en témoigne de belle manière [6].

Le regard de Jean-Luc Mélenchon sur la situation de l’Amérique Latine est porteur d’espoir pour faire entendre aux personnes qui, sans en faire un «  Un d’exception », l’écoutent avec intérêt, que les idées véhiculées dans le monde occidental sur Cuba ou le Venezuela relèvent de la propagande. Là encore, l’utilisation d’un transfert psychanalytique conservateur peut faire des ravages. Citons rapidement la quatrième de couverture de l’ouvrage d’Edwards Bernays (1891-1995), Propaganda, publié la première fois en 1928, préfacé par le Professeur Normand Baillargeon [7] dans la nouvelle édition en français de 2010. Bernays est le neveu de Freud. Faisant souvent référence à son Tonton, il a développé la propagande commerciale et politique, à partir des théories psychanalytiques : «  Comment imposer une nouvelle marque de lessive ? Comment faire élire un président ? », Mais aussi ce qui est moins connu, a orchestré des campagnes de déstabilisation politique en Amérique Latine, qui accompagnèrent le renversement du gouvernement du Guatemala, main dans la main avec la CIA. Il est vrai que Freud n’était pas porté vers Marx.

Il y a une dialectique entre l’individuel et le collectif. Le transfert en est le moteur. Parfois pour le pire.

Pour conclure, notons que Monsieur Jacques-Alain Miller fait part de son transfert concernant la crise financière actuelle, dans une interview pour Marianne 2 [8]. Il nous est dit que «  L’argent, c’est un signifiant sans signification, qui tue toutes les significations » Il sera peut-être difficile de faire gober cela au peuple grec. La crise financière fait beaucoup de victimes, tue des humains, le nombre de suicides a doublé en Grèce depuis le début de la crise. Il y aurait beaucoup à développer sur l’ensemble des propos tenus dans cette interview.

Essayons de trouver quelque chose de psychanalytique. Par exemple : «  Mort, jouissance, et répétition, ce sont les trois faces d’une pyramide dont la base est donnée par la nature inconsciente de l’argent : celui-ci est de l’ordre de l’objet anal. Qu’est-ce qu’on aperçoit dans ce moment de vérité que constitue une crise financière ? que tout ça ne vaut rien. - que l’argent, c’est de la merde, quoi ! (…) Benoît XVI, toujours vif, n’a pas tardé à exploiter la crise financière : ça prouve bien, a-t-il dit, que tout est vanité, et que seule la parole de Dieu tient le coup ! » Pour une psychanalyse concrète et émancipatrice, il conviendrait de revenir à Marx, et à sa description des fonctions de l’argent, la puissance qui transforme les relations entre humains notamment.

Continuons les morceaux choisis : «  Le signifiant monétaire est un semblant, qui repose sur des conventions sociales. L’univers financier est une architecture de fictions dont la clé de voûte est ce que Lacan appelait un «  sujet supposé savoir », savoir le pourquoi et le comment. Qui joue ce rôle ? (…) la crise durera tant que l’on aura pas reconstitué un sujet supposé savoir (…) Cela passera à terme par un nouveau Bretton Woods, un concile chargé de dire le vrai sur le vrai » Un mot sur le «  sujet supposé savoir », Lacan l’avait inventé pour distinguer le moteur transférentiel, la supposition qui oriente le transfert. Ici il apparaitrait comme un pur discours de maîtrise. Bretton Woods avait présidé à la naissance du FMI en 1946. Voilà où se trouve la clé du moteur transférentiel
. Le singulier et le collectif sont liés. Monsieur Jacques-Alain Miller s’abstient de parler de domination financière, il a une abstinence concernant le capitalisme, mot qui n’apparait pas.

Terminons avec la boussole donnée par Karl Marx, qui évoque à propos du partage de la plus-value, la théorie de l’abstinence prônée en 1836 par l’économiste Nassau Senior, qui explique que la source du profit du capitaliste est l’abstinence et non l’exploitation humaine. Marx écrit «  le glas de l’économie vulgaire avait sonné (..) Nassau W. Senior avait annoncé au monde une autre découverte : «  Moi », disait-il solennellement, «  je remplace le mot capital, considéré comme moyen de production, par le mot abstinence ». Sublime invention ! Spécimen inégalé de «  découverte » de l’économie vulgaire ! On remplace une catégorie économique par une sycophanterie verbeuse, voilà tout. » [9]

Marx est épatant !

Hervé HUBERT

[1J-A Miller « Hors de l’ordinaire pour mieux nous épater », Le Point, 5 avril 2012, p. 58, toutes les références citées proviennent de cet article sauf notification contraire

[2Nous noterons le C majuscule

[3Voir H.HUBERT, Congrès Marx International VI, Faculté de Nanterre, septembre 2010,

[4Voir H.HUBERT « Pourquoi faire un colloque sur les Trans-Révolutions ? » in LeGrandSoir 1er décembre 2011

[5Lors de la conférence prononcée à la Fondation Gabriel Péri sur Staline, le 12 avril 2012 à Paris

[6Voir H.HUBERT « Pourquoi faire un colloque sur les Trans-Révolutions ? » in LeGrandSoir 1er décembre 2011

[7E. BERNAYS, Propaganda, Comment manipuler l’opinion en démocratie, Zones, label des Editions La Découverte, 2010

[8J-A MILLER, La crise financière vue par Jacques-Alain Miller, 10 octobre 2008, Blog AMP (Association Mondiale de Psychanalyse)

[9Marx Karl, Livre 1, Editions Messidor, Editions Sociales, 1983, p.668


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