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Les petits soldats du journalisme nous racontent la manif de la France Insoumise

Samedi 23 septembre, place de la Bastille, c’est la manif de « La France Insoumise ».

J’y suis avec mon frère ; le soleil inonde Paris, et la place bruit de joie.

En bons provinciaux, nous sommes tout de suite impressionnés par la densité, par la foule innombrable... mais qui sera évidemment dénombrée avec des intentions diverses. Combien ? demandons nous à nos voisins, pas parisiens non plus et pas habitués à estimer les rendez-vous de la capitale. Ils ne savent pas. Pour avoir tout de même une vague idée, nous comptons « au pifomètre » le nombre de gens sur un mètre dans toute la largeur de la chaussée à l’entrée du Bd. Beaumarchais, cela en fait une bonne centaine. Je sors le GPS : la longueur du boulevard dépasse 1km, et les drapeaux se voient jusqu’au point où le boulevard fait un angle, continuent au delà... 100 000 personnes sans compter celles qui s’entassent sur la place elle même...

On piétine sur place, ce qui laisse le temps de voir, d’écouter, de parler. Et ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce qu’on échange redonne foi en l’avenir. Au fond, nous ne sommes peut-être pas voués à ce futur promis par les suffisantes équipes macroniennes. Pas tous résignés à cette apathie face au mépris, à la spoliation, à la manipulation. Peut-être saurons-nous bloquer cet avenir de comptables se prenant pour des visionnaires, qui feignent de pouvoir sauver le libéralisme à la dérive en ponctionnant les livrets A pour faire don de centaines de millions aux actionnaires de banques qui en manipulent les avoirs. Qui ne cessent de nous donner en exemple une si heureuse Allemagne où l’extrême droite est en train de renaître. Peut-être saurons empêcher la destruction de tout ce qui a été construit par les mouvements sociaux, par « la rue », depuis 150 ans et plus ?

Oui, ça redonne espoir. Il y a dans ce cortège paisible le poids de toute cette histoire du progrès social, la densité de toute cette connaissance du rôle des mouvements sociaux. Il y a de la fraternité, il y a de l’humour, il y a de l’humanité. Il y a toute la volonté de résistance à ce monde de la gestion et de l’accumulation, à ce monde qui veut nous convaincre que davantage de millionnaires nous sauveront en laissant dégouliner les miettes de leurs fortunes. Dans le cortège, un panneau déclare : « Nous ne voulons pas être millionnaires, nous voulons être heureux ». Il y a de la rage aussi, de la rancœur et de la mobilisation, de la volonté de se réunir pour se défendre. Un autre écriteau proclame : « Nous ne sommes rien, soyons tout » tandis qu’un peu en avant un autre assène : « nous ne sommes rien, mais nous sommes là  ».

Il y a des déguisements, aussi, de la musique. Une fanfare égrène les notes des chansons de lutte, et tout autour on s’arrête, on reprend les refrains. Le trompettiste porte autour du cou un écriteau qui prévient : « trop fainéant pour jouer juste ! » Ce qui est faux.

Un groupe d’étudiants balance une banderole qui précise : « Nos amphis sont plus chargés qu’un mojito de la CGT ». Il y aura peut-être une plainte en diffamation ?

Dans le cortège, on parle, on parle politique, on parle stratégies, on parle formes d’action, on parle histoire. On tente de comprendre ce qui se trame, le but que poursuivent les classes possédantes et d’imaginer les actions qui nous restent possibles. On parle Grèce, on parle Espagne. Le pays vit, la démocratie vit, loin de la résignation, loin de l’apathie qui fait dire à certains : « laissons lui le temps avant de le juger ». Le temps de ravager le paysage social qu’il faudra des décennies pour reconstruire. Loin de l’apathie désespérée qui a conduit à l’élection de Macron.

On ne parle pas Mélenchon. Pas que. On parle luttes, on parle organisation, on réfléchit aux échecs qu’on a subis, à la question de l’unité d’action, aux alliances douteuses... L’avenir, l’espoir, ce n’est pas Mélenchon, c’est nous. Mélenchon, la France Insoumise, c’est ce que nous avons de mieux pour le moment. Et ce rassemblement prouve assez que ce mouvement crée quelque chose, agrège quelque chose. Que l’on doit le faire vivre, mais qu’il faudra le dépasser. Le Mélenchon qui remplira demain les éditoriaux et fera causer les commentateurs radio et télé n’est que la voix de cet élan, que celui qui résume l’histoire à laquelle nous croyons ; il n’est que le catalyseur de ce qui bout dans ce pays et ne peut pas ne pas aboutir, aboutira nécessairement. Ou alors il est inutile de nous ressasser encore et encore l’antienne du « Pays de l’abolition des privilèges ».

Puis, après trois heures de marche enrichissante sinon rapide (« La république en marche, c’est nous » dit un autre), on parvient à la République, justement. A la tribune, discours et slogans s’enchaînent. On n’entend pas tout.

Le discours de Mélenchon et beau. Serein, assuré, direct. Profond mais clair. Ce n’est pas le discours « populiste » dont on nous rebat les oreilles. Ce n’est pas un discours d’exclusion ou de rejet, un discours simpliste s’adressant à la méfiance et au repli. Ce sont des mots et des phrases qui articulent l’histoire, la politique, les mouvements sociaux, leurs protagonistes et leurs effets. Les projets du macronisme, leurs source, leurs buts, leurs effets sont détaillés et démontés. Ça n’est pas asséné, ça explique. Ça appelle à la réflexion, ça appelle à la résistance, à la mobilisation. Ce n’est pas un livre de recettes toutes faites, c’est une porte ouverte sur l’espoir de ne plus subir le chantage des classes dominantes et les ratiocinations malhonnêtes des comptables intéressés. C’est un appel à la dignité.

Ça vibre sur cette place, ça vibre de détermination, de réflexion, de volonté de résistance. Ça vibre de la joie de découvrir qu’on n’est pas seul à enrager, pas seul à n’en plus pouvoir de cette hypocrisie, de ce mépris, de cette volonté de domination affichée de manière aussi cynique.

C’est un vrai moment de lutte à tous les sens du terme...

Sagement rentrés à la maison, on ne peut résister à la tentation d’écouter l’écho de ce moment à la radio, à la télé. Mais quelle erreur !

Car là, sur les plateaux, sur les antennes, dans les salons où les commentateurs en vue invitent les analystes en vue, les chiens de garde veillent.

Et tout de suite on retrouve l’entreprise de décérébration, l’entreprise de destruction, l’entreprise d’avilissement que l’on avait un instant oubliée. Un court instant on avait cru que le courant qui animait ce rassemblement pourrait être en partie raconté, sinon approuvé ou encensé.

Mais non. Les vedettes poudrées qui parlent de nous n’ont rien vu, rien entendu, rien compris, et leurs envoyés spéciaux, sur fond de bannières pour faire vrai, n’ont parlé à personne.

Rien de ce que nous avons senti, discuté, déploré, espéré n’a été entendu. Les micro-trottoirs chers à ces marionnettes clonées de l’information, comme à l’accoutumée, ne racontent que ce que nos chers enquêteurs avaient décidé de dire avant même de se déplacer.

Le pompon est bien entendu détenu par les exégèses du discours de J.L. Mélenchon. L’ont-ils écouté ? L’ont-ils entendu ? Où étaient-ils ? En tous cas, ils n’en ont rien compris, ou si l’on veut être indulgent avec leur possibilités intellectuelles, ils feignent de n’en avoir rien compris.

Tous, d’une chaîne à l’autre, se livrent à l’exercice qu’ils ont appris. Ne retiennent que les éléments de surface, que des traits de forme. Aucun ne semble avoir compris la densité et la force de ce qui a été dit et qui a trait non à la candidature de l’orateur, non à son accent, non à ses gestes, mais bien à l’histoire, à l’histoire du mouvement social en marche, à l’histoire des régressions voulues par le macronisme et par lui baptisées du joli nom de réformes.

N’ont-ils rien compris ou agissent-ils consciemment, c’est là une question sans objet car les effets de leur paroles dédaigneuses demeurent, et nos éditorialistes vedettes semblent incorrigibles et aveugles.

Le sommet est bien entendu atteint avec la « polémique » sur le rôle de la rue dans l’histoire. Car tous ces affamés de petites phrases ont bien vite réalisé le parti qu’ils pouvaient en tirer. Réalisé qu’il y avait là de quoi, sans effort, alimenter plusieurs jours de « buzz » très rentable. De buzz inutile et creux.

Car enfin, existe-t-il un seul imbécile qui ait compris que J.L. Mélenchon comparait Macron à Hitler ? Y a-t-il eu en France un seul auditeur suffisamment privé de cervelle et du minimum de connaissance historique pour ne pas comprendre ce qui était dit ?

Y a-t-il quelqu’un d’autre qu’un commentateur de télé pour avoir entendu que l’armée rouge et l’US army n’ont pas participé à la libération, que le FFI a détruit seul la Waffen SS ? Y a-t-il quelqu’un d’assez obtus pour avoir entendu que « la rue a toujours raison » ?

Eh bien non. Il n’y a qu’eux pour ne pas avoir compris que ce qui était dit, c’est que la démocratie dont ils se gargarisent ne peut s’arrêter à une élection, surtout lorsqu’elle est aussi peu probante que celle de Macron. Légitime, certes, puisqu’il faut bien une règle. Mais assez concluante et autorisant la violence législative sans le moindre recours, certes non.

Il n’y a qu’eux pour ne pas se souvenir que si « la rue » ne promeut pas que des progrès humains, c’est en tous cas toujours d’elle que proviennent les grandes avancées auxquelles jamais les classes au pouvoir ne consentiront par bonté d’âme. Et si « la rue », bien sûr peut parfois être mauvaise conseillère puisque l’avancée de la civilisation n’est pas linéaire, c’est bien d’elle que viennent les grands espoirs, elle qui parfois fait plier les régimes, fussent-ils démocratiques lorsqu’ils se dérobent à leurs promesses. Ainsi le conquêtes du Front populaires sont-elles celles des grévistes et des manifestants davantage que celles des équipes politiques... Et c’est devant eux que les grands possédants et les hauts dirigeants durent céder. Ainsi les mobilisations précipitèrent-elles la fin de la guerre du Vietnam que militaires, fabricants de canons et politiques ne savaient arrêter.

Mais la rue, bien entendu, leur fait peur et dérange leur jeu.

Gérard Collet

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cité dans "What Uncle Sam Really Wants", Noam Chomsky, 1993

Commandos supervisés par Steve Casteel, ancien fonctionnaire de la DEA qui fut ensuite envoyé en Irak pour recommencer le travail.


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