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Les enseignants français doivent-ils demeurer fonctionnaires ?

La réponse est évidemment : non !

Allons, soyez sérieux. Dans de nombreux pays semblables au nôtre, ils ne le sont pas ou plus. Précisons : outre-Manche, les professeurs ne sont pas fonctionnaires mais agents publics. Á aucun moment de leur carrière ils ne jouissent de la garantie de l’emploi. La situation peut varier d’un comté à un autre, d’une autorité locale (équivalent des académies) à une autre. L’enseignant signe un contrat avec l’autorité locale qui lui verse un salaire sur la base de grilles nationales (tout de même !).

En Allemagne, deux statuts coexistent, celui de fonctionnaire et celui d’employé du secteur public. Dans certains Länder (pas tous, ne rêvons pas !), les enseignants sont recrutés sous contrats gouvernementaux permanents. Leur statut est alors proche de celui des fonctionnaires. Mais, outre-Rhin, il faut montrer patte blanche, avec patience. Un premier contrat doit donner satisfaction aux autorités des Länder qui élaborent des statuts de stagiaire à géométrie variable. Si l’enseignant est réellement apprécié, il devient fonctionnaire pour une période probatoire d’environ trois ans (en France, les stages menant à la titularisation durent un an) puis, s’il donne à nouveau satisfaction après sa période probatoire, il est alors fonctionnaire à vie, l’équivalent d’un titulaire en France.

Aux Pays-Bas, les enseignants sont employés non par l’établissement, mais par l’entité qui gère cet établissement, ce qui facilite les mutations entre les établissements gérés par la même entité.

Les Polonais raffinent, eux qui ont élaboré quatre types de statut : stagiaire, contractuel, titulaire et agréé. La première étape dure neuf mois, les deux suivantes deux ans et neuf mois chacune. Aujourd’hui, seul un enseignant sur deux est agréé.

En Finlande, pays dont on nous vante régulièrement le système éducatif, les enseignants sont recrutés par le chef d’établissement (le rêve de notre droite classique et des macroniens) par délégation de la municipalité et ils sont payés par l’établissement. Après avoir obtenu son master en éducation, l’aspirant enseignant candidate dans les communautés ou les établissements scolaires qui publient les postes vacants dans la presse. Le chef d’établissement choisit le candidat après un entretien, choix entériné par la municipalité. L’entretien d’embauche se passe devant une commission présidée par le chef d’établissement et composée d’enseignants, de parents d’élève et parfois d’un représentant de l’autorité locale. Si le professeur recruté donne satisfaction, son contrat est pérennisé et il obtient un statut de fonctionnaire territorial dépendant de la municipalité de rattachement de l’école.

En Belgique francophone (pour comprendre le système flamand, il faut connaître la langue), la situation est complexe. Les établissements sont organisés et gérés par différentes instances, appelées « pouvoirs organisateurs ». Il s’agit soit du Gouvernement de la Communauté, soit d’entités juridiques publiques ou privées. Le pouvoir organisateur peut déterminer ses programmes d’enseignement, sous réserve d’approbation ministérielle, ainsi que ses méthodes pédagogiques et son organisation.

En Californie, il s’en est passé une bien bonne en 2014. Neuf élèves ont mené une action en justice visant à supprimer le statut de titulaire qui empêchait le licenciement de professeurs jugés incompétents. Le tribunal a estimé que le système violait les droits civiques de élèves en défavorisant ceux de milieux modestes qui ne pouvaient pas compenser par des cours particuliers la gabegie de leurs établissements. Á noter qu’aucun des neuf élèves n’a tiré dans le tas.

Bref, les enseignants sont rarement fonctionnaires. Alors, je pose la question : est-ce que le monde s’est arrêté de tourner pour autant ? Il faudrait être un enseignant russe gagnant environ 100 euros par mois (pas grave : 90% sont des femmes) pour répondre par l’affirmative.

Attendez-vous à savoir, comme disait Geneviève Tabouis, que la défonctionnarisation des enseignants français est plus qu’en marche. Elle court.

Malins, le banquier et son gang ne vont pas attaquer de front les enseignants du primaire et du secondaire, trop nombreux et, encore, trop syndiqués. Ils vont s’en prendre aux enseignants du supérieur, moins nombreux et beaucoup moins syndiqués.

Sous Sarkozy, la loi Pécresse a, parmi d’autres méfaits, instauré la concurrence entre les universités et a dépouillé les vrais universitaires (les enseignants et les étudiants) de pratiquement tout pouvoir. La contre-réforme avait commencé en 1984 avec les Solfériniens et la loi Savary sur l’enseignement supérieur. Une loi qui, d’abord, institutionnalisait l’annualisation des services, les universitaires servant de cobayes pour les autres travailleurs. Prudent, le pouvoir socialiste de l’époque avait d’ailleurs fait tester cette “ réforme ” par l’université de Côte d’Ivoire. La loi alourdissait considérablement le travail des enseignants en augmentant le nombre d’heures de cours et en leur infligeant des tâches administratives normalement dévolues à des personnels qualifiés pour cela. Aujourd’hui, modulation oblige, un enseignant de Lyon 2 dispense environ deux fois plus de cours qu’un enseignant de Paris 4 ou qu’un collègue qui travaille de l’autre côté de la rue, à l’Ecole normale supérieure. Le législateur supprima l’historique thèse d’État pour la remplacer par un parcours du combattant encore plus ardu : une thèse “ nouveau régime ” suivie d’une habilitation à diriger les recherches pour être promu professeur. Le tout constituait une attaque frontale extrêmement dure contre les personnels. Comme la France était dirigée par un gouvernement « de gauche », il fut expliqué qu’il ne fallait rien faire pour mettre en péril l’expérience « socialiste ». La CFDT accompagna ces “ réformes ” avec zèle. Le Snesup protesta, mais dans le contexte d’une désyndicalisation qui avait déjà commencé, sa voix ne se fit pas entendre comme il aurait fallu. Ces mesures encouragèrent le repli sur soi, l’individualisme (profils et services différenciés, obligation de réussite sans les moyens afférents). Mis à part 5% de cossards (pourcentage que l’on retrouve partout, tant dans le public que dans le privé) les universitaires français travaillent comme des malades (c’est pareil dans le monde entier). Les prises de conscience sont rarement le fait de gens exténués, de travailleurs prolétarisés à l’insu de leur plein gré. Dans ce contexte, on ne s’étonnera pas que les Solfériniens et l’UNEF ne furent jamais d’un grand recours. Lors de la campagne de 2007, Ségolène Royal avait dans ses cartons des projets similaires à ceux de Sarkozy/Pécresse.

Le gouvernement actuel prépare un bouleversement historique pour l’université de demain. Pour les étudiants, la sélection sera impitoyable et dictée par les exigences des patronats locaux qui fixeront les grandes lignes des politiques universitaires pour le long terme. Les enseignants perdront leur statut et le pouvoir au jour le jour sera entre les mains de DRH et assimilés non universitaires.

Alors, me direz-vous, les universitaires qui sont des gens intelligents et rationnels qui, menant pendant des années des recherches très pointues, sont capables d’écrire des thèses de 1 000 pages sur le double d’écriture chez Orwell, sur les participes présents détachés en rupture ou sur le dandysme littéraire à l’époque de Balzac, ont interrompu leurs cours, ont organisé dans tous les établissements des AG avec les étudiants pour les conscientiser sur les enjeux de la contre-réforme du baccalauréat, ont menacé de se jeter dans la Garonne, le Rhône et la Seine réunies.

J’déconne. Au moment où j’écris ces lignes, une poignée d’établissements universitaires sur une petite centaine sont en lutte. Et encore, les personnels qui se remuent sont ultra minoritaires. Les droites (l’officielle de Wauquier et l’officieuse du banquier) ont un boulevard à 16 voies devant elles.

Les enseignants français doivent-ils demeurer fonctionnaires ?

La vérité viendra d’outre-Manche, là où les enseignants-chercheurs sont salariés des établissements, sans le statut de fonctionnaire. Tous les postes permanents (contrats de type CDI) sont nécessairement rattachés à une université et liés à une activité d’enseignement. Les seuls chercheurs à temps plein le sont sur un contrat temporaire (de type CDD). Parmi les 27 000 chercheurs, beaucoup sont des post-doctorants. Au cours des dernières années, le nombre de post-doctorants a augmenté de façon très importante. La situation est meilleure pour les enseignants-chercheurs, avec seulement 23 000 CDD, mais varie selon les domaines de recherche : alors qu’en moyenne 28 % des personnes sont employées sur des CDD toutes matières confondues, si l’on considère uniquement les sciences et l’ingénierie ce chiffre monte à 42 %, et même à plus de 50 % dans les sciences de la vie. Ajoutons qu’il n’y a pas de retraite nationale au Royaume-Uni. Chaque université a son propre système qui varie en fonction des lois du marché, des fonds de pensions et du rapport de force entre l’équipe de direction et les salariés. Actuellement, une lutte très dure est menée par des universitaires britanniques qui ont enfin intériorisé que leurs pensions, comme leurs salaires, sont des variables d’ajustement. Le syndicat des universitaires britanniques (UCU) a entamé le 22 février un mouvement de grève pour s’opposer à la réforme proposée par l’équivalent britannique de la Conférence des présidents d’université qui voudraient que les pensions soient d’abord fonction de l’évolution des marchés. Le syndicat estime qu’un retraité pourrait perdre 10 000 euros par an (une baisse d’environ 40%). L’action devrait durer jusqu’au 16 mars 2018 (outre-Manche, on ne fait pas souvent grève mais quand on s’y met sérieusement, ce n’est pas pour rien).

Il y a trente ans, le salaire d’un enseignant du secondaire équivalait à deux fois le smic. On en est à 1, 25 aujourd’hui. Les enseignants français sont plus mal payés que les Portugais. Avant, ils pouvaient au moins exciper d’un statut très protecteur lorsqu’on évoquait leur paye modeste. Demain, littéralement demain, ils n’auront plus ni la paye ni le statut. Quant aux universitaires français, leurs émoluments sont nettement inférieurs à ceux de leurs collègues britanniques. Comme le maître de conférences allemand, le maître de conférences britannique débute à 3 000 euros par mois contre 2 000 euros pour le Français (qui a, par ailleurs perdu 25% de son pouvoir d’achat depuis 35 ans). Les Français doivent 192 heures d’enseignement par an contre 50 à 80 outre-Manche. Les Britanniques disposent donc de bien plus de temps pour mener leur recherche scientifique dans de bonnes conditions.

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