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Tête haute tête baissée

Les hommes – et les femmes – du Président, tout comme le Président soi-même, gouvernent la tête haute. Ils sont pétris de certitudes, sont convaincus que leurs prédécesseurs n’ont pas su ou pas voulu aller assez loin dans « les réformes indispensables à la France », sont persuadés que le moment de faire le grand bond en avant est enfin arrivé et que demain l’Histoire pourrait leur reprocher d’avoir failli face à ce grand dessein qui leur incombe. A aucun moment ils ne se demandent si d’autres voies que celles qu’ils entendent faire emprunter au pays seraient plus propices à suivre face aux nombreux périls du temps. Leur frénésie de réformes en profondeur est confortée par un Parlement massivement et béatement acquis à la cause présidentielle. Tout va passer à la moulinette gestionnaire ou sous le prétexte de l’Etat d’urgence : le statut des fonctionnaires, le baccalauréat, la protection des salariés, le droit d’asile et à l’hospitalité, l’hôpital public, la démocratie locale et la démocratie tout court, le droit à exercer son esprit critique, l’Ecole républicaine, etc. Et tant pis si le plus souvent l’on se trompe sciemment de problème dans ce fourre-tout vertigineux.

Tout semble donc devoir être chambouler ? En fait, non ! Le macronisme est un vaste trompe l’œil : sous le couvert d’un discours sur la nécessité de moderniser le pays qui souffrirait dramatiquement d’innombrables archaïsmes il s’agit d’assurer la perpétuation – voire le renforcement – de l’ordre néolibéral inauguré voilà quarante ans. Ainsi, les objectifs ne changent pas, ils ne sont que plus corsés. Libérer le marché, amaigrir l’Etat, rembourser la dette : on connait cette antienne gouvernementale que nombre de gouvernements, en effet, n’ont pas oser mettre en œuvre jusqu’au bout. La manière d’atteindre ces objectifs est elle-même immuable. L’essentiel de l’effort de « modernisation » ne sera pas supporter par les plus riches car au nom de la très discutable « théorie du ruissellement » les possédants doivent conserver intacte leur capacité d’investir dans le redressement économique du pays, redressement dont tout le monde, n’en doutons pas, pourra profiter. Comme la volonté de changement des gouvernants se heurte souvent à des résistances sociales – ce qui explique largement le manque d’audace des prédécesseurs – l’arsenal coercitif de l’Etat va être renforcé. Certains n’hésitent pas à y voir le rétablissement de l’autorité de la fonction présidentielle quand d’autres, sans doute plus avisés, y voient un danger pour les libertés individuelles et collectives. L’invention du « Service universel obligatoire », encadré par l’armée, pour tous les jeunes dans les trois ans qui précèdent leur majorité est à ce titre édifiant. Pourquoi ne pas tout simplement créer un service civique général afin de sensibiliser lesdits jeunes à la responsabilité citoyenne et aux graves enjeux de notre époque, à commencer par la question écologique ?

L’Histoire nous enseigne que les réformes les plus dures sont précédées ou s’accompagnent à tout le moins de la neutralisation des résistances par la contrainte ou par la persuasion. Oui, le transport ferroviaire en France pose problème. Et l’on tente de persuader l’opinion publique que c’est le statut des cheminots qui empêche de le régler. Chacun sait, au fond, que ce sont les stratégies poursuivies par le pays en matière de transport depuis quarante ans qui sont responsables, au premier chef, de l’endettement de la SNCF et du délabrement du réseau secondaire (TER et transports parisiens). La suppression du statut des cheminots n’y changera rien. En revanche, elle facilitera la poursuite de l’abandon de « lignes non rentables » au profit du transport routier autrement plus polluant. Au chapitre de la persuasion, l’exemple le plus révélateur est sans conteste celui de la réforme du système éducatif, « révolution » englobant tout à la fois le « nouveau bac » et le bouleversement de l’accès des lycéens aux cycles d’études supérieures. Les « éléments de langage » que contient la communication gouvernementale et présidentielle en la matière sont redoutables. Il ne s’agit souvent que de déclarations d’intention forcément généreuses auxquelles le grand public ne peut que souscrire à défaut d’y croire vraiment. Pour les mesures les plus concrètes on devra attendre pour juger de la hauteur des moyens réels qui y seront associés, l’essentiel – non avoué – étant de toujours faire des économies. Parions que l’Ecole à deux vitesses a encore de beaux jours à vivre !

Pourtant, le plus inquiétant est ici : il n’existe chez ces gouvernants à la tête haute aucune volonté véritable de remettre en cause les logiques mortifères qui ont conduit à la crise écologique. Au contraire, elles vont être renforcées par la libéralisation accentuée des forces de l’économie et le maintien du culte de la Croissance sans fin. Bien sûr, quelques gages sont donnés qui pourraient laisser penser à un début de prise de conscience de la réalité du péril écologique. Ainsi de l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Il ne faut cependant pas être dupe : ce renoncement doit plus à la nécessité de conserver Nicolas Hulot au sein du gouvernement, comme caution écologique, qu’à une analyse objective de l’inanité de ce projet surdimensionné. La « guerre au réchauffement climatique » demandera autrement plus d’efforts. La lenteur ici n’est plus de mise. Actuellement, en France, on ne réalise l’isolation thermique des logements anciens que pour seize mille d’entre eux chaque année. Il faudrait multiplier ce chiffre par 40 pour espérer satisfaire les engagements signés lors de la Cop 21 en décembre 2015 à Paris. Les climatologues unanimes nous disent pourtant que nous n’avons que très peu de temps pour prendre les décisions fortes permettant d’empêcher « l’emballement climatique ». Alors, force est de constater que nos gouvernants nous emmènent, insouciants et fiers, tête baissée tout droit vers le mur fatal.

COMMENTAIRES  

25/02/2018 12:35 par CN46400

Macron n’est pas le président des riches, il est juste le président du "comité qui gère les affaires communes de la bourgeoisie toute entière !"( K Marx 1848). C’est un valet consciencieux qui sert les intérêts d’une classe, et d’une seule, la bourgeoisie. Une fois qu’on a compris cela tout s’éclaire...

25/02/2018 14:30 par Assimbonanga

Ce midi à la radio (France Inter), un gentil député LREM a reconnu le bouleversement social apporté par Macron : passer à la fiscalisation de la sécurité sociale. C’est un grand chambardement que personne ne semble voir. Mais c’est logique puisque le gouvernement lui-même fait passer cette chose pour de "l’augmentation de pouvoir d’achat".
En un mot : on retire au travailleur la maîtrise de ses cotisations. C’est à dire qu’on le déresponsabilise. Nous serons ponctionnés de partout mais sans trop savoir pour quoi faire. Cela rappelle cette volonté de faire disparaître les petites lignes de la fiche de paye (mesure des socialos, sous Hollande) : que le gugus de base ne comprenne rien.
On paiera de la CGS, des taxes carburant, de la TVA, des sommes considérables, mais on ne s’en rendra pas compte et on nous jettera au visage qu’on coûte cher et qu’il faut se montrer moins gourmands en services publics. On donnera toujours plus, on recevra toujours moins !

J’ai noté aussi la nouvelle perfidie de la communication macronnienne : comment oser se plaindre face aux si petites retraites des agriculteurs ? Non, là, ça déborde. Un ouvrier percevant 1500 € de salaire génère 1500 € de cotisations. Les agriculteurs non ! Et ils ont de surcroît obtenu des allègements cotisations.

25/02/2018 15:09 par Assimbonanga

Le revenu déclaré de 350€ par mois des agriculteurs est un chiffre virtuel. C’est un calcul. C’est une fois qu’il a mis du carburant dans son tracteur (et ses bagnoles), payé la facture d’électricité de la machine à traire (et de toute l’exploitation, maison comprise), payé son smartphone connecté pour gérer l’exploitation informatisée, amorti ses matériels à crédit, achats qu’il renouvelle sans cesse pour rester en défiscalisation.
Un prolétaire qui recevrait 350€ de ressources mensuelles ne pourrait pas subvenir à ses besoins. Il ne mettrait même pas 1L de gasoil dans sa caisse, il serait expulsé de son logement, il lui resterait la rue.

25/02/2018 16:35 par Feufollet

Sûr que les milliards planqués dans leurs paradis fiscaux
Ne risquent pas de ruisseler beaucoup sur les peuples
Mais bon, si le ruissellement consiste en des emplois de merdes avec des salaires de merdes
Mieux vaudrait pouvoir s’en passer et rester dans ses draps le matin
Pire, si le ruissellement consiste à détruire le pays avec leurs Grands Projets Inutiles et Imposés
Autant vaut mieux que leurs milliards restent dans leurs paradis fiscaux
En vérité je vous le dis : Les riches et les investisseurs sont la plaie actuelle de l’humanité

25/02/2018 18:39 par CN46400

@ Assimbonanga
L’herbe parait toujours plus verte chez les autres. Souvent les paysans ont plus de capital que les salariés, mais que vaut le capital s’il ne rapporte pas ? Mon père, et ma mère, nourrissaient 10 vaches sur 8ha ; dans chaque litre de lait vendu, un demi litre, la moitié, était du bénef. Maintenant le remplaçant, sa femme est laborantine en ville, nourrit 150 vaches sur 100 ha. Il est heureux quand, primes européennes comprises, dans chaque litre de lait vendu il a dégagé une cuillère à café de bénef....Mais un "tergalisé" est venu le voir, pour lui acheter les déjections (la merde des vaches) pour faire de l’électricité dans une station de méthanisation, qui sera revendue à EdF aux heures de pointe, à un tarif supérieur à celui facturé par EdF à ses abonnés....

25/02/2018 21:12 par Assimbonanga

Hé oui, les agriculteurs ont gagné la bataille de la communication. Personne pour leur faire observer qu’ils pourraient faire un choix de vie en réduisant la voilure et en partageant le boulot avec d’autres.
https://reporterre.net/La-belle-histoire-de-l-installation-de-onze-jeunes-paysans-sur-une-ferme-du
https://www.youtube.com/watch?v=zurxTVEiYBg
https://www.youtube.com/results?search_query=le+champ+des+possibles&page=&utm_source=opensearch

26/02/2018 10:06 par Assimbonanga

Vénal ? C’est bien le mot ? Les tergalisés, il faut les reconduire à la porte et leur dire non merci. Il est vrai que les néo-ruraux ont plus de facilités à éconduire ces véreux. Beaucoup de chancres du tertiaire se ventousent sur la profession et prélève au passage de quoi (bien) vivre. L’agriculteur avisé peut se passer de cette engeance mais il vaut mieux pour cela avoir de l’instruction et savoir remplir soi-même ses paperasses et ne pas avoir de complexes d’infériorité.
L’équipe de la ferme de la Tournerie est composée d’ingénieurs. Ça aide... https://reporterre.net/La-belle-histoire-de-l-installation-de-onze-jeu...
A noter que l’agriculteur est entré dans l’ère de la défiscalisation qui est l’art d’échapper à l’impôt. D’où une nouvelle corporation : le fiscaliste. A quand les JO de la défiscalisation ?

26/02/2018 17:26 par CN46400

@Assimbonanga
"L’équipe de la ferme de la Tournerie est composée d’ingénieurs. Ça aide..." bien sûr mais si l’affaire continue de bien fonctionner, d’autres, la concurrence, vont s’installer. La tendance à la baisse du taux de profit va s’enclencher et dans quelques années ils vendront leurs salades à un autre "tergalisé" pour les méthaniser. Le capitalisme c’est çà, soit on en sort, soit on y reste !

26/02/2018 23:40 par Assimbonanga

CNN : taux de profit ? Je me demande si vous avez regardé de quoi il s’agissait... Voyez le film Le Champ des Possibles. Ils y sont aussi. En libre accès sur Youtube, des fois.
Té, ce soir, sur LCP, découvert un paysan intéressant, Benoît Biteau... Je n’ai pas pris plus de renseignements sur lui mais il parlait d’évidence, sur l’usage de l’eau, sur ce que mangent les vaches et qui fait baisser le coût de production du L de lait à 0,10€ : DE L’HERBE, sans soja, ni céréales importées. Ce que ça fait du bien de se sentir moins seule à prêcher dans le désert !

27/02/2018 18:17 par Daniel BESSON

Cit : [ Hé oui, les agriculteurs ont gagné la bataille de la communication. Personne pour leur faire observer qu’ils pourraient faire un choix de vie en réduisant la voilure et en partageant le boulot avec d’autres.]
En gros cet article essaye de nous faire croire que l’on peut avoir un niveau de vie correct dans la France de 2018 en pratiquant la polyculture-polyélevage avec un ration de 7,8 ha / personne !
C’est presque le " modèle Cubain" dont on a discuté sur ce site et cela me rappelle fortement ces hurluberlus qui ont investi les déserts Français à la fin des années 60 : Ils ont terminé marginaux ( Pierre Conty ) ou alors se sont convertis au capitalisme en phagocytant les exploitations de ceux qui ont renoncé ...

27/02/2018 19:18 par Assimbonanga

@Daniel Besson, votre réaction est parfaitement conforme à l’attendu. Merci. Homme de peu de foi ! oserais-je dire, étant dans une phase malicieuse.

01/03/2018 10:21 par Assimbonanga

Ce matin, jeudi 1er mars 2018, sur France Inter, Carine Bécard une chroniqueuse (journaliste ?) complètement exaltée fait l’apologie de Macron et de son gouvernement froid. Écoutez ça, c’est effrayant de fanatisme : https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-politique/l-edito-politique-01-mars-2018
Toute à sa passion amoureuse pour Macron, elle parvient au stade où elle occulte l’information ( quels sont les élus qui sont allés dans la rue à l’écoute des sans-abris ? ) et se consacre à corps perdu dans la louange du président et de la sainte entreprise.
Durée 2 mn

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