Quantcast
RSS SyndicationTwitterFacebookFeedBurnerNetVibes


Nouvelle catilinaire

illustration : Le Leviathan, Hobbes

Il est des jours comme cela où des sentiments s’imposent comme une rémanence, puis comme une pensée lancinante. L’article lu, le journal refermé, reste un bouillonnement interne.

« Au pays des Droits de l’Homme » (qui avait oublié la moitié de l’Humanité, petits joueurs ! , petits révolutionnaires ! ), il est des sentiments qui devraient faire tache. Mais il n’en est rien, faute à la torpeur estivale, faute aux remugles des barbecues.

Face à l’État, face à ce Léviathan sans scrupule, le Citoyen n’est que peu de chose, surtout en l’absence de soutiens moraux et logistiques de ses semblables.

On ne peut défier, impunément, le lion.

Le Léviathan intimide, veut faire taire les consciences, alors il réprime avec application quand il ne fait pas du chiffre. En dictature, on ne s’embarrasse pas des conventions ; en République, la répression est bien différente, c’est bien plus subtil, mais elle n’en reste pas moins répression. Une bonne dose d’intimidation, de poursuites judiciaires coûteuses pour le prévenu, des « lois scélérates » contraires aux grands principes fondamentaux, un soupçon d’arbitraire : c’est la « tortore » républicaine.

L’État a ses petits et ses grands serviteurs : ces derniers mériteront la reconnaissance pour leurs services, leur docilité, leur obséquiosité, ils mériteront assurément le « hochet national » (1), sublime invention de celui qui se faisait appeler « l’Empereur de la République ». Sacré Napoléon, il avait tout compris de la piètre nature humaine. Un gêneur, un préfet trop social, trop libre, trop indépendant sera écarté sans ménagement.

Pourtant, l’État sait se montrer souple : il manie le grand écart.

Pour les « évadés fiscaux », dont les biens planqués mériteraient le statut et le sort des « biens nationaux de seconde origine » (2), le « verrou de Bercy » et le règlement feutré sont le lot enviable.

Pour les Autres, ceux qui auraient, par exemple, l’idée saugrenue de pallier les carences de l’État bourgeois, plus préoccupé à satisfaire les désirs de quelques-uns et cela au détriment de l’Intérêt général, les poursuites judiciaires et la menace de privation de liberté sont le lot peu enviable.

Agir en conscience, comme aider des mineurs migrant, fuyant la guerre, espérant s’affranchir de la misère, l’une comme l’autre suscitées, entretenues en partie par ces mêmes pays riches qui les rejettent, est un acte répréhensible.

Alors que la mission humanitaire pour les mineurs incombe, légalement, à l’État, c’est une bien étrange situation, comme si le pyromane s’en allait vaillamment ester en justice.

Aristote estimait que l’Homme est un animal politique.

La Fontaine avait donc raison d’écrire Les animaux malades de la peste. Et Molière de lancer : « la peste soit de l’avarice et des avaricieux ».

L’État léonin se moque du fait que « le Parquet n’est pas une autorité judiciaire », se contrefiche de la santé publique. Il traîne quelques lourds dossiers en la matière : amiante, sang contaminé, hormones de croissance, Tchernobyl, diesel, perturbateurs endocriniens, rayonnements électromagnétiques, ... Les milliers de molécules chimiques générées, utilisées, disséminées forment des cocktails méphitiques ignorés : l’État ne semble pas gêné aux entournures, bien au contraire.

Alors quand un citoyen agriculteur, appelons-le Cédric, car tel est son prénom, vient à son tour à la barre et dit :

« j’ai souvenance
d’avoir fait ce qui est juste, en conscience,
Nourrir, loger, soigner des mineurs isolés,
Car dans la Roya, on accueille les exilés »,

« Sa peccadille [est] jugée un cas pendable » comme dans la fable de La Fontaine (3).

Coupable de « délit de solidarité » qu’ils disent. Ô superbe oxymoron !

Pourquoi ne pas créer un « délit d’Humanité » pour parachever le grotesque ?

Le tribunal l’accuse « d’agir de façon intéressée parce qu’il y aurait un caractère politique à sa démarche solidaire. Bien sûr que Cédric fait un acte politique. Mais ce n’est pas un politicien. Il fait de la politique au sens le plus noble du terme ». (4)

Où va-t-on si les Citoyens font de la Politique ?

Où va-t-on s’ils se mêlent de la vie de la cité ?

L’État, lui, commet des crimes de connivence : il a signé, couvert par le secret des affaires (5), un pacte faustien avec le Capital.

Et la Justice dans tout cela ? Elle est à la fois privée de moyens : il ne faudrait pas qu’il lui vienne l’idée de s’intéresser aux entourloupes à grande échelle. Et elle est aussi dénuée de conscience : les comparutions immédiates sont une négation de la notion même de justice, c’est une sorte d’abattage sociale. Elle n’est pas très regardante sur ce que l’on lui soumet et, surtout, sur ce que l’on ne lui soumet pas. Que penser d’une institution qui rechigne à reconnaître ses erreurs, ses fautes ?

J’allais oublier de vous dire ce qui m’a habité le reste du jour : la nausée !

Et cette envie de jeter des pelletées généreuses de sable dans cette machinerie diabolique.

Et cette envie de rendre « fort ce qui est juste ».

« Personne »
26 thermidor an 225

(1) Légion d’honneur.

(2) Définition des « biens nationaux » sur http://www.archives.cg19.fr/recherche/serie/id/208

(3) Fable Les animaux malades de la peste sur
http://gallica.bnf.fr/essentiels/fontaine/fables/animaux-malades-peste

(4) Humanité, 9 août 2017, Le pouvoir condamne Cédric par vengeance : « Cédric Herrou a écopé, hier en appel, de quatre mois avec sursis, pour ‘‘délit de solidarité’’ avec les exilés. »

(5) Comme le contrat secret pour l’exploitation des autoroutes.


URL de cet article 32190
   
Même Thème
Michel Boujut : Le jour où Gary Cooper est mort.
Bernard GENSANE
Le jour de la mort de Gary Cooper, Michel Boujut est entré en insoumission comme il est entré dans les films, en devenant un cinéphile authentique, juste avant que naisse sa vocation de critique de cinéma. Chez qui d’autre que lui ces deux états ont-ils pu à ce point s’interpénétrer, se modeler de concert ? Cinéma et dissidence furent, dès lors, à jamais inséparables pour lui. Il s’abreuva d’images « libératrices », alors qu’on sait bien qu’aujourd’hui les images auraient plutôt tendance à nous « cerner ». (...)
Agrandir | voir bibliographie

 

Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au VietNam une tête coupée et un oeil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées. de tous ces prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. [...]

Aimé Césaire


L’UNESCO et le «  symposium international sur la liberté d’expression » : entre instrumentalisation et nouvelle croisade (il fallait le voir pour le croire)
Le 26 janvier 2011, la presse Cubaine a annoncé l’homologation du premier vaccin thérapeutique au monde contre les stades avancés du cancer du poumon. Vous n’en avez pas entendu parler. Soit la presse cubaine ment, soit notre presse, jouissant de sa liberté d’expression légendaire, a décidé de ne pas vous en parler. (1) Le même jour, à l’initiative de la délégation suédoise à l’UNESCO, s’est tenu au siège de l’organisation à Paris un colloque international intitulé « Symposium international sur la liberté (...)
18 
Cette épuisante sensation de courir dans l’eau (plaidoyer pour rompre définitivement avec le PS)
Vous avez déjà essayé de courir dans l’eau ? Epuisant n’est-ce pas ? Au bout de quelques pas, je me dis que j’irai plus vite en marchant. Alors je marche. Comme je n’ai jamais pris la peine de me chronométrer, je ne sais ce qu’il en est réellement, mais la sensation d’aller plus vite et plus loin est bien là. Et quoi de plus subjectif que le temps ? Préambule défoulant : Socialistes, j’ai un aveu à vous faire : je ne vous supporte plus. Ni vos tronches, ni vos discours, ni vos écrits, ni vos (...)
58 
« SIN EMBARGO » - Paroles cubaines sur le blocus (et le reste aussi) - Préambule - 1/13
PREAMBULE « Un microphone ? Hum... » Ca y’est, deux jours à la Havane et je commence à me sentir comme un fucking Chevalier de la Table Ronde à la recherche du Graal. Oui, j’ai besoin d’un microphone, avec une petite prise, pour le brancher là. « Tu veux acheter un microphone ? » Ben oui, à peine arrivé, le mien est tombé en panne, alors j’ai besoin d’un microphone. « Oui, oui, je comprends. Un microphone... ». Je suis dans un centre culturel. Un grand centre culturel. J’ai l’impression de voir des (...)
Vos dons sont vitaux pour soutenir notre combat contre cette attaque ainsi que les autres formes de censures, pour les projets de Wikileaks, l'équipe, les serveurs, et les infrastructures de protection. Nous sommes entièrement soutenus par le grand public.
CLIQUEZ ICI
© Copy Left Le Grand Soir - Diffusion autorisée et même encouragée. Merci de mentionner les sources.
L'opinion des auteurs que nous publions ne reflète pas nécessairement celle du Grand Soir

Contacts | Qui sommes-nous ? | Administrateurs : Viktor Dedaj | Maxime Vivas
Le saviez-vous ? Le Grand Soir a vu le jour en 2002.