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« avec ou sans le blocus, nous n’avons aucune raison de revenir en arrière. »

« SIN EMBARGO » - Paroles cubaines sur le blocus (et le reste aussi) - 9/13 - Jardin Organoponico.

Carnet de bord. Extrait.

Il ne fait toujours pas bon de se balader en plein après-midi sous ce soleil. Un guichet à l’entrée, fait de planches et de la taille d’un kiosque à journaux, est équipé d’une veille balance et de quelques pages de journaux apparemment destinées à emballer les produits. La moitié du terrain est couverte de rangées de salades si denses et d’un vert si éclatant qu’on aurait presque envie de se coucher dessus. L’autre moitié est occupée par des rangées de plantes que je ne reconnais pas, ayant vaguement l’aspect de pieds de vigne. Ici et là, quelques tournesols se dressent. Un peu partout, de longues tiges souples sont plantés au sol. A certaines sont accrochés des morceaux de plastique qui flottent au vent au bout d’une ficelle ; à d’autres, des cannettes de soda usagées qui tintinnabulent légèrement en s’entrechoquant. C’est d’ailleurs à peu près le seul bruit qu’on entend. Le silence qui règne, accentué et peut-être même provoqué par la chaleur écrasante, est délicieux.

Au fond du jardin, quelques chèvres à l’ombre nous observent depuis leur enclos (leur présence n’est pas fortuite). A côté, une petite bâtisse peinte dans une couleur indéterminée - qui oscille entre bleu et mauve - affiche une inscription en jaune : « offrir la qualité, c’est respecter le peuple ». Je me dis que ça a une autre gueule que « le client est roi ».

VD

Ce n’est pas nous qui aidons Cuba mais Cuba qui nous aide. A comprendre, à rêver, à espérer, à tout ce que vous voulez. Nous, nous ne sommes que solidaires.

Viktor Dedaj

Entourée d’immeubles d’habitation, genre cité HLM, la petite ferme agricole fait figure d’intrus, ou petit village gaulois qui résiste à l’urbanisation. Sauf que dans le cas présent, c’est un peu le contraire. Le « jardin dans la ville » fait partie d’une nouvelle politique agricole qui s’étend dans tout le pays. L’intégration de ces jardins « bios » de proximité présente plusieurs avantages. Le premier est la suppression du transport et des lieux de stockage/conservation (tous les deux coûteux). Le deuxième, résultat direct du premier, est la fraîcheur naturelle des produits. Les fruits et légumes ne sont cueillis qu’au fur et à mesure qu’ils sont achetés. D’ailleurs, une voiture s’arrête. Le chauffeur descend et se présente au petit guichet à l’entrée et commande plusieurs salades qui sont aussitôt coupées. Je demande au chauffeur s’il compte aller loin avec ses salades (il fait très chaud). Il me désigne un immeuble à quelques centaines de mètres. « C’est là que j’habite. Ma femme m’a demandé de ramener des salades ». Certains de ces jardins sont même installés littéralement au sommet d’immeubles, là où il y a de la place. Le troisième avantage, et non des moindres, est celui d’avoir provoqué une « révolution alimentaire » chez les Cubains qui jusqu’à là étaient peu enclins à consommer des fruits et légumes frais (même en période de pénurie...). Soumis à une stricte réglementation qui interdit engrais et pesticides, ces jardins urbains constituent une véritable révolution agricole et un cas unique au monde.

Jardin Organoponico

Le responsable du jardin [j’ai perdu son nom dans mes papiers...] nous fait faire la visite. En passant devant les rangées, il explique de quoi il s’agit et j’avoue que je ne reconnais pratiquement rien. Je capte quand même au passage « salades ». (Ah, il me semblait bien). Ici, l’équilibre et la cohabitation entre différentes plantes est tout un art. Comme je ne suis pas ingénieur agricole, encore moins paysan, je vous la fais courte : certaines plantes font fuir les parasites et bestioles qui bouffent d’autres plantes, ou attirent les prédateurs de ces bestioles, et vice-versa. Au bout de chaque rangée, d’autres plantes montent la garde. Leur présence s’explique : ils servent à détourner l’attention et la rapacité des bestioles. Tel pied de maïs attirera des bestioles qui s’en donneront à cœur joie en oubliant les salades. Je constate d’ailleurs que les quelques pieds de maïs ont effectivement mauvaise mine alors que les salades sont resplendissantes. L’alternance des rangées de cultures sert aussi à limiter les contaminations en cas de maladies.

Je pose quand même la question des pesticides - « en complément, et pour les cas difficiles... ». La réponse est claire, nette et précise : c’est totalement interdit. La loi l’interdit. Le jardin et ses produits sont d’ailleurs régulièrement contrôlés par des organismes chargés de veiller à la qualité alimentaire. Mais une précision tout de même « votre question est forcément hypothétique car je ne connais aucun cas où je serais tenté de le faire, même si je pouvais. » Des engrais, alors, pour un meilleur rendement ? La réponse est la même. « Les engrais chimiques sont interdits aussi. » Pas d’engrais alors ? « Si, venez voir ». Il m’entraîne au fond du jardin, près des chèvres. Plusieurs citernes de la taille d’un réfrigérateur moyen sont alignées. Il en ouvre une et une odeur douceâtre s’en dégage. On dirait de la terre. « C’est un compost, un mélange de terre et de crottes de chèvres auquel nous ajoutons un certain type de vers de terre – les vers sont élevés dans une autre citerne. Au bout de quelques semaines, on obtient un engrais de grande qualité. » Dans le cas des salades, et selon la variété, le rendement est d’environ deux kilogrammes par mètre carré.

Ici, dans ce jardin [coopératif] de proximité de 2 hectares, on cultive principalement de la salade (il me semblait bien...), des tomates et des fruits. Il existe des jardins plus grands installés à l’extérieur des villes. Là-bas, on cultive d’autres fruits et légumes, moins sensibles au transport.

Est-ce que ces produits sont plus chers ? Le jardin fournit des crèches et des hôpitaux et assure aussi une vente aux particuliers et à quelques points de vente à La Havane. Nos prix sont plus bas que ceux des marchés libres paysans. Un petit pourcentage des ventes est reversé à l’Etat. Les travailleurs sont salariés. 50% des bénéfices sont consacrés au développement du jardin. L’autre moitié est partagée à parts égales entre les travailleurs. Nous sommes actuellement sept à travailler ici.

Je demande s’il s’agit d’un jardin « expérimental ». De tels projets on vu le jour en 1994 et ont été peu à peu généralisés. Depuis, de nombreux terrains qui étaient en friche ont été transformés.La formation des exploitants est assurée par plusieurs organismes d’état spécialisés dans différents domaines (animal, végétal...) qui offrent aussi des services d’aide et d’assistance en période de démarrage. Parallèlement, des ingénieurs agronomes sont chargés des inspections et fournissent des conseils en cas de problème. Tout est gratuit, enfin presque : nous leur versons 8 pesos par an [l’équivalent approximatif d’une journée de travail d’un ouvrier – NdR], ce qui n’est rien pour nous, surtout comparé aux services qu’ils nous rendent.

Nous bénéficions aussi de services vétérinaires gratuits. Ce dernier point est important car il faut surveiller de près la santé des animaux car ils sont à la base de notre engrais. Ces services surveillent la santé des animaux, et même leurs conditions de vie, et la qualité des engrais organiques. Certaines maladies sont transmissibles via la consommation des produits et il faut donc surveiller tout ça de près. D’autant plus qu’à cause du blocus, nous n’avons pas accès aux vaccins nécessaires.

Je reconnais le discours, déjà entendu notamment dans le documentaire « How Cuba survived Peak Oil ». Comment Cuba a survécu au pic pétrolier VOSTF. [voir ci-dessous] L’agriculture organique a d’abord été un choix pour faire face au blocus, surtout lorsque toutes nos relations commerciales ont disparu avec le démantèlement du camp soviétique [cerca 1989 - NdR]. En l’absence de pesticides ou d’engrais, nous n’avions pas vraiment le choix. Ce ne fut donc pas à l’origine un choix idéologique... Mais avec l’expérience, nous nous sommes rendus compte de tous les avantages.

La reconversion n’a pas été facile, car avec la Révolution, les campagnes se sont désertées parce que les paysans envoyaient leurs enfants à l’université pour devenir ingénieurs, médecins, etc. De la terre, il y en avait, mais personne pour la travailler... [contrairement à la majorité de l’Amérique latine, Cuba a un taux d’urbanisation similaire à un pays occidental – NdR] Moi-même, j’étais ingénieur en mécanique navale. Puis j’ai décidé de me reconvertir et j’ai suivi une formation dispensée par l’Etat, et me voici. Vous savez, nous vivons sur une île régulièrement balayée par les cyclones, alors nous connaissons la force de la Nature. Il vaut mieux s’en faire une amie qu’une ennemie. On nous pose souvent la question des rendements. Le fait est que les rendements sont meilleurs qu’à l’époque « chimique » et « industrielle ». Sans parler de la qualité, qui n’a rien de comparable. Avec ou sans le blocus, nous n’avons aucune raison de revenir en arrière.

EN COMPLEMENT

(à suivre)

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